Normandie Héritage

Le Haro Normand. Haro ! Mon duc ! Il m’est fait tort


Auteur : Georges Dubosc

Mots clé :

Coutume de Normandie

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Georges Dubosc

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Régionalisme

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Haro! Haro! Haro! A l'aide, mon Prince, on me fait tort -  Jersey - Mai 1971

Il y a quelques années – c’était croyons-nous en 1923 – un habitant de Jersey se mit à crier tout d’un coup, à genoux, sur la place du Marché, à Saint-Hélier : « Haro ! Mon duc ! Il m’est fait tort ». C’était un sir Cyril-Henry cross, locataire expulsé, auquel on avait... coupé le gaz ! Tout simplement, il évoquait son droit par clameur de « haro » et faisait appel à une disposition très curieuse de l’ancienne Coutume de Normandie, toujours vivante dans les îles anglo-normandes.

Or donc, le droit normand permettait de crier haro, à toute personne estimant être la victime d’un acte de violence. Ce cri de haro avait pour effet de troubler, c’est-à-dire d’arrêter l’acte arbitraire, par suite de l’intervention immédiate, soudaine des voisins. Ils avaient le devoir d’accourir au cri pour prêter assistance. Et en cas contraire, il y avait d’énormes amendes ! L’accusé, arrêté ainsi à la suite d’une clameur de haro , était traduit, presque sans délai, devant un tribunal ou un bailliage.

Le caractère le plus typique, le plus spécial de la clameur de haro est la qualité qu’il conférait à celui qui l’avait poussé. Il était dès lors considéré comme investi d’une sorte de fonction publique. Lui-même, pouvait arrêter le coupable, ou l’ajourner à son gré, devant une Cour de justice, et cela sans intervention d’un sergent ou d’un huissier.

Est-il besoin de dire que ces droits considérables, immédiats du haro normand, auraient entraîné des abus fréquents, intolérables, si on n’avait institué des peines extrêmement fortes d’amende et de prison contre ceux se servant du haro hors de propos ? C’était ce que la coutume appelait : le fol cri de haro, et la justice normande ne badinait pas à leur endroit, s’ils avaient mis à tort l’action publique en action. Quelques années après la guerre, lors d’une visite du roi d’Angleterre George V, comme duc de Normandie, dans les îles anglo-normandes, un bon touriste anglais s’avisa de crier « haro au duc ! » sur la place de Jersey, étendu, les bras en croix sur le sol... pour rien, pour le plaisir, pour voir si la vieille coutume existait toujours et si les Anglais traditionalistes l’avaient conservée. On le saisit et, par autorité de justice, il fut conduit bel et bien devant le grand bailli de l’île. Il fut condamné à une très forte amende, en vertu du fol haro, comme s’étant moqué de la justice, qui ne rit pas souvent...

Le haro s’appliqua tout d’abord aux violences sur la personne. C’était ce qu’on appelait : le haro de plaie et de sang, mais il s’étendit bientôt aux affaires civiles, pour les délits flagrants et les troubles de possession, les saisies d’héritage, les saisies immobilières faites sans droit. Dans ce cas, la saisie pouvait être troublée à cri de haro. La procédure se faisait à Rouen même. Les parties comparaissaient devant la juridiction des Plès d’héritages, si bien étudiée par M. Lucien Valin, ancien maire de Rouen, et que présidait autrefois le premier magistrat municipal de Rouen, qui statuait sur la « clameur », c’est-à-dire sur l’action de haro. Le registre de Nicolle Le Couette, qui fut maire de Rouen de 1364 à 1365, est ainsi rempli de jugements et de sentences sur des actions de haro.

Quelle était l’origine étymologique de ce cri de haro ? C’est une question qui a vivement divisé les érudits et particulièrement les juristes de l’Ecole de Caen : Sorin ; Houard, le commentateur de la « Coutume normande » ; Guillouard, qui a écrit tout un volume sur l’Origine de la clameur de haro ; de Gruchy, Glasson, Mairet.

L’opinion la plus répandue, sinon la plus juste, est que le haro n’était qu’une invocation, un appel du Normand blessé dans sa personne ou dans ses biens, à Rou ou Rollon, son premier duc. Grand justicier, grand gentilhomme ou vilain, on loutrageait de violences. D’autres disent que Rollon n’avait rien inventé et que le haro n’était même pas exclusivement normand ou scandinave, mais plutôt d’origine barbare et germanique, et qu’on le rencontrait dans les lois ripuaires.

Toujours est-il qu’après avoir été introduit pendant quelque temps en France, en 1274, le haro a persisté comme une coutume purement normande, et non anglaise, ainsi qu’on l’a rapporté par erreur. Dernièrement, lors de l’établissement d’une petite voie ferrée à Jersey, maints propriétaires de terrains eurent encore recours à la clameur de haro et s’en trouvèrent bien ! Ils pouvaient, du reste, invoquer un illustre exemple à leur profit.

C’est un incident des obsèques si tragiques de Guillaume-le-Conquérant, quand il fut rapporté de Rouen, où il était mort, en l’église abbatiale de Saint-Etienne, à Caen. Il faut lire dans Orderic Vital, le récit des scènes étranges qui se déroulèrent alors : l’abandon honteux de son corps par ses plus intimes familiers ; le soin des funérailles laissé à un étranger ; la dispersion du cortège à Caen, par un incendie qui ravageait la ville ; la déchirure du cercueil, laissant répandre les viscères du duc-roi, tandis que les prêtres, pour éviter cette horrible pestilence, brûlaient des nuages d’encens et d’aromates. Mais voici l’incident provocateur de la clameur de haro : Tout d’un coup, au milieu de la cérémonie, un serf nommé Ascelin se dressa et faisant appel au haro normand, proclama qu’il s’opposait aux obsèques de Guillaume-le-Conquérant, avant qu’on ne lui ait payé la valeur du sol, dont il avait été injustement dépossédé, lorsqu’on avait construit l’abbaye de Saint-Etienne. Et trois fois il répéta son cri !

On a révoqué en doute cet incident relatif à l’intercession d’Ascelin dans la cérémonie. Le fait est, cependant, hors de contestation. Il est affirmé de la façon la plus positive par Orderic Vital qui nous apprend même ce détail que les moines, pour faire cesser ce scandale, entourèrent Ascelin et lui versèrent sur le champ 60 sols, pour le seul emplacement de la tombe. D’après Guillaume de Malmesbury, ce serait Henri II lui-même présent aux obsèques, qui fit compter au réclamant cent livres d’argent. Dans tous les cas, on trouve dans la grande Charte de Henri, un passage qui paraît lever tous les doutes. On y lit que Rudolphe, fils d’Ascelin, a vendu à l’abbaye de Saint-Etienne toute la terre qui pouvait lui appartenir à l’intérieur et l’extérieur de l’église, intra et circa ecclesiam, sans que les héritiers puissent jamais élever une clameur au sujet de cette vente et de celles qui avaient été faites précédemment à l’abbaye. N’est-ce pas autre chose que la confirmation pure et simple de l’arrangement conclu avec Ascelin au moment des funérailles ? N’est-ce pas la preuve juridique de cette clameur de haro, proclamée en des circonstances tragiques et qui a retenti à travers les siècles !

La Normandie Illustrée
Georges Dubosc - 1927

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