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L’Abbaye aux Dames de Caen


¤ Collectif Normandie Héritage, Publication

L’Abbaye-aux-Dames de Caen, également appelée abbaye de la Sainte-Trinité, constitue avec l’Abbaye-aux-Hommes l’un des principaux témoignages du mécénat ducal normand au XIe siècle. Implantée sur une hauteur dominant autrefois le confluent de l’Orne et de l’Odon, elle fut fondée vers 1059-1060 par Guillaume, duc de Normandie et futur roi d’Angleterre, et par son épouse Mathilde de Flandre. Les chroniqueurs médiévaux expliquent traditionnellement cette double fondation caennaise par la volonté du couple d’obtenir le pardon pontifical après un mariage contesté en raison de leur parenté. Cette interprétation expiatoire doit toutefois être nuancée : la création de deux grands établissements bénédictins participait aussi à la réforme de l’Eglise normande, à l’affirmation de l’autorité ducale et au développement de Caen comme centre politique majeur du duché. L’église abbatiale fut solennellement consacrée à la Trinité le 18 juin 1066, quelques mois avant la conquête de l’Angleterre, alors que sa construction n’était pas encore entièrement achevée.

L’établissement était destiné à une communauté de moniales bénédictines, généralement issues de l’aristocratie normande. Il remplissait une fonction religieuse fondée sur la prière, la célébration des offices, l’accueil de jeunes filles nobles et la gestion d’un important patrimoine foncier. Sa fondation possédait également une dimension dynastique : Mathilde choisit d’y établir sa sépulture, de même que Guillaume devait être enterré dans l’Abbaye-aux-Hommes. Leur fille Cécile entra à la Trinité et gouverna officiellement le monastère à partir de 1113. Les sources témoignent d’une vie intellectuelle relativement développée parmi les religieuses, qui pratiquaient notamment l’écriture latine et participaient à l’élaboration de formes liturgiques dialoguées. Le rayonnement spirituel, culturel et économique de l’abbaye fut donc étroitement lié à celui de la dynastie anglo-normande.

L’église actuelle est un édifice essentiel pour l’étude de l’architecture romane normande, même si son apparence résulte de plusieurs campagnes comprises entre le XIe et le XIXe siècle. Son plan général comprend une avant-nef occidentale encadrée de deux tours, une nef accompagnée de bas-côtés, un transept saillant, une tour à la croisée et un chœur terminé par une abside. Le chevet primitif était vraisemblablement plus court et comportait des absidioles échelonnées. De la première construction du XIe siècle subsistent notamment les parties basses des tours, le premier niveau de la nef, une partie des murs du transept et du chœur, ainsi que la souche de la tour centrale. La nef était initialement couverte d’une charpente ou d’un plafond, conformément à une pratique courante dans l’architecture normande de cette époque. Ses grandes arcades en plein cintre retombent sur de puissantes piles cruciformes à demi-colonnes engagées, tandis que les bas-côtés étaient couverts de voûtes d’arêtes.

L’édifice fut considérablement transformé au début du XIIe siècle. Le chœur, la façade et les parties hautes de la nef furent repris, tandis que des voûtes sur croisées d’ogives furent établies vers 1125-1130. Celles-ci appartiennent aux premières expérimentations normandes de ce type de couverture et témoignent du passage progressif de l’architecture romane aux solutions qui caractériseront ensuite l’art gothique. Des arcs-boutants rudimentaires, dissimulés sous les toitures des collatéraux, furent également construits afin de renforcer le vaisseau central. L’élévation intérieure associe ainsi la massivité des grandes arcades romanes, des coursières ménagées dans l’épaisseur des murs et un voûtement plus novateur. Cette combinaison montre que la Trinité ne résulte pas d’un projet unique, mais d’un chantier expérimental poursuivi et modifié pendant plusieurs générations.

La façade occidentale relève du principe de la « façade harmonique » normande : deux tours carrées encadrent une partie centrale correspondant à la nef. Les différents niveaux sont animés de baies en plein cintre, d’arcatures aveugles, de colonnettes et de contreforts qui accentuent la verticalité sans remettre en cause la puissance générale des volumes. Les flèches médiévales des tours occidentales semblent avoir disparu lors de la fortification de l’abbaye au XIVe siècle ; leur couronnement fut remanié entre 1702 et 1718 et se présente aujourd’hui sous la forme de terrasses bordées de balustrades.

A la croisée du transept s’élève une troisième tour, initialement conçue comme une tour-lanterne destinée à éclairer le centre de l’église. La façade fut très fortement restaurée au XIXe siècle par Victor Ruprich-Robert : la partie comprise entre les tours fut remontée et les trois portails reçurent des tympans qui n’existaient pas dans cette forme au Moyen Age. Le tympan central représentant la Trinité fut exécuté vers 1862 par le sculpteur Adolphe-Victor Geoffroy-Dechaume.

Le chevet et la crypte comptent parmi les parties les plus remarquables du monument. Construite vers 1090 afin de soutenir le chœur agrandi sur le versant de la colline, la crypte adopte un plan rectangulaire terminé par un hémicycle. Quatre rangées de quatre colonnes y forment une véritable « forêt » de supports portant des voûtes d’arêtes. Ses chapiteaux présentent un décor géométrique très stylisé ; l’unique chapiteau historié est généralement interprété comme une représentation du Jugement dernier et de saint Michel accueillant les élus. Dans l’abside, édifiée vers 1110-1115, le décor devient beaucoup plus abondant. Les chapiteaux montrent des béliers, des centaures, des créatures à double corps, des oiseaux, un conducteur de lions et surtout un célèbre éléphant portant une tour, représenté de manière très approximative par un sculpteur qui n’avait vraisemblablement jamais observé cet animal. Ce bestiaire fantastique, inspiré par l’enluminure, les traditions orientales et les manuscrits anglo-normands, constitue l’une des principales curiosités artistiques de l’abbaye.

Les vitraux médiévaux et modernes de l’église n’ont pas été conservés. Une grande partie des verrières encore en place fut détruite pendant la Seconde Guerre mondiale, ce qui entraîna après 1945 la conception d’un programme entièrement renouvelé. En 1959, l’artiste Maurice Rocher fut chargé d’élaborer les maquettes de l’ensemble ; celles-ci furent approuvées en 1960, puis exécutées par le maître verrier orléanais Louis Gouffault. Les principales verrières furent réalisées à partir de 1968, celles du chœur étant posées en 1974. Le programme, qui devait se poursuivre jusqu’en 1977, resta cependant inachevé. Ces vitraux abstraits sont composés de nombreuses pièces géométriques serties de plomb. Les couleurs chaudes, rouges et violacées du chœur soulignent symboliquement l’espace liturgique, tandis que les fenêtres hautes et la façade présentent des tonalités plus froides, grises ou bleutées. Leur caractère non figuratif permet à la lumière colorée d’accompagner l’architecture romane sans concurrencer le décor sculpté.

Le principal tombeau de l’église est celui de Mathilde de Flandre, morte le 1er novembre 1083. La duchesse de Normandie et reine d’Angleterre fut inhumée au centre du chœur, sous une dalle de marbre noir portant une longue épitaphe latine qui rappelle son ascendance royale, son mariage avec Guillaume et son rôle dans la fondation et l’enrichissement de l’abbaye. En mai 1562, pendant les guerres de Religion, les troupes protestantes de l’amiral de Coligny pillèrent la Trinité, profanèrent les reliques, renversèrent le monument funéraire et brisèrent l’effigie de Mathilde. Le cercueil fut ouvert, mais les restes de la souveraine furent en grande partie respectés. La dalle funéraire conservée constitue aujourd’hui à la fois un document épigraphique majeur et le symbole de la fonction dynastique originelle de l’abbatiale.

L’histoire de l’abbaye fut marquée par de nombreuses transformations. Fortifiée vers 1359 pendant la guerre de Cent Ans, elle fut occupée par les Anglais en 1417. Après les destructions du XVIe siècle, la communauté connut un renouveau religieux et matériel. Les bâtiments conventuels médiévaux furent progressivement remplacés au XVIIIe siècle par un vaste ensemble classique, conçu selon un projet traditionnellement attribué à Guillaume de La Tremblaye. Commencés peu après 1702, interrompus entre 1737 et 1767, les travaux reprirent jusqu’à la veille de la Révolution.



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