Normandie Héritage

Le riche vocabulaire du patois de chez nous. Causerie


Auteur : Abbé Charles Birette

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Charles Birette

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Langue normande

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Régionalisme

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Un professeur de Paris m’a demandé : «  A quoi s’occupent les paysans de votre région natale ? Dites-le moi dans leur langue autant que possible ». Je compte lui répondre à peu près ceci : « Autours d’une promenade dans la presqu’île du Cotentin, j’ai vu des paysans (hommes, femmes ou enfants) qui s’occupaient à :

anneler un âoumé,
arrachie des b’sars,
busoquie dans les fênoques,
chatourner lûs qu’nailles,
chuchie des gambons,
dâouber dans les rohieres,
défoui du pitu por âquie,
ég’nillie de l’étrain sous les avers,
empâturer des gerches,
entierrer des âoumailles,
évalinguie du mâle dans les clios,
féchouner des cannes-pétières,
frécachie des vrâs su le haîthie,
grêillie des pêrollins,
guerber du fâouvais,
haler du bére au fausset,
haveler û bùe,
jouer à go et à la quermuchette,
pousser des ébrets,
rafsillie dans les ormères,
rarrarer des chiques,
rébecter des pês à corne de ran,
trachie des rabêcos,
travêquie amont les caches,
vareter du fourmentri,
vouêchie une crépie »
.

Ces deux douzaines d’expressions courantes suffiront peut-être pour que mon correspondant soupçonne la richesse de notre vocabulaire. Car je n’apprends rien à mes compatriotes en leur disant que le patois de la presqu’île du Cotentin est très riche. Il est plantureux comme la bonne terre où il vit, où il vibre. Les curieux vocables dont il fourmille ont été oubliés dans les autres provinces de France, et même dans les autres régions de Normandie. On ne les trouve pas consignés dans les dictionnaires français officiels ; aussi les horsains s’effarent de les entendre...

Pour bien établir leur mise au point, je crois nécessaire de partager ces vocables en deux catégories : 1° ceux qui sont patois pour la forme ; 2° ceux qui sont patois pour le fond. Ainsi capé n’est patois que pour la forme : c’est la forme dialectale du français « chapeau » ; tandis que des substantifs comme bétron, erju, ohi, rozeu, et des qualificatifs comme achocre, déchâfre, effabi, trénacle, et des verbes comme avinclie, capuchie, chabrenâouder, trachie, sont foncièrement et totalement patois. A supposer que cette division ne soit pas rigoureusement scientifique, elle me servira du moins à me faire bien comprendre, et c’est le principal.
Il est clair qu’on doit placer dans la première catégorie tous les termes que j’ai cités en exposant les caractères généraux du patois de Normandie, par exemple batè, bére, canibotte, chervé, ergent, ételle, guérende, luquerne, queminse, pouquette, vaque, etc... Ils n’ont de patois que leur forme. Rappelons-nous seulement que cette forme dialectale est très régulière, conforme aux origines de la langue et souvent préférable à la forme évoluée des mots français correspondants. Ne saisit-on pas du premier coup que velous est plus latin que « velours » (pourquoi cet r ?), comme vère est plus latin que « voire » qui a du reste changé de sens, comme viage (du latin via) est plus pur que « voyage », comme rohiére (de l’ancien français roe) est plus joli qu’« ornière » ? Je préfère vimbelet (ancien français gimbelet) au dégingandé « vilebrequin ». J’estime l’adjectif incomprenable (employé par Montaigne) plus élégant que le mafflu « incompréhensible » : pourquoi ne pas dire incomprenable, puisqu’on dit bien « imprenable » ?

A ranger dans la même catégorie une foule d’autres vocables du dialecte normand. Leur racine est la même que celle des mots français qui correspondent, mais leur évolution a été différente. Tels sont : belin (qu’on prononce b’lin), bélier ; bibette, bubon ; écore, accore ; fêtre, même racine que « fistule » mais désignant un panaris ; glierru, lierre ; hain (du latin hamus), hameçon ; hove, houe ; mâouve, mouette ; mêille (du latin mespila), nèfle ; melle, maille ; pêsson (du latin paxillum) pieu où le tierre est attaché ; turin, tarin ; vêne, vesse ; vêpe (du latin vespa), guêpe ; vernâoud, verrat. Il est plaisant d’observer comment « l’ombilic » latin est devenu en patois l’ombrin, puis le lombrin, et en français le « nombril » : cet n initial superfétatoire, le français a cru bon de l’emprunter à l’allemand, si j’en crois Littré !

Remarquons d’autre part certains vocables qui ont la même forme, en patois qu’en français, mais un sens assez différent. Ainsi, une banque est une levée de terre qui clôture les champs (d’où le français banquise) ; du brouet c’est de la boue ; une cote est une petite cabane (comme un cotin) ; une dalle est un petit canal pour l’écoulement de l’eau (d’où le français dalot) ; une houle n’est pas l’agitation de la mer mais un trou pour se cacher ; du mâle c’est du fumier ; la piquette désigne un mélange de lait caillé et de crème ; un plat désigne une soupière en grès ; ragot se dit d’un morceau de bois ; rot se dit d’un bruit quelconque mais continu ; un truble n’est pas un filet mais une bêche ; une tourte n’est pas une pâtisserie mais un gros pain ; des vanneaux sont des coquillages. Aussi bien, gredin signifie seulement avare ou parcimonieux, et innochent signifie niais. Dauber veut dire marcher dans l’eau en se mouillant les pieds ; étriller a le sens de déchirer ; étriver a le sens de tricher, et griller a celui de glisser.

Hein ? griller pour glisser, n’est-ce pas une risible méprise de nos paysans ? Il faut croire que non, puisque cette particularité est signalée dans le vieux dictionnaire de Robert Estienne et dans celui de Cotgrave (voir Moisy, page 334). Elle n’est même pas spécialement normande, puisqu’on la rencontre plusieurs fois sous la plume de Cyrano de Bergerac (voir Jean Fleury, page 234). Passons maintenant à la catégorie des vocables qui sont foncièrement patois. Sur eux doit porter notre plus sympathique attention. Imagés et savoureux pour la plupart, ils tintent ferme et clair comme de la monnaie de bon aloi. D’où sortent ces gaillards bastants et quérus qui ne sont pas français ?

D’abord, pour peu qu’on pratique la littérature médiévale, on les y rencontre comme de vieilles connaissances. (J’ai noté moi-même au passage, dans le « Roman de Rou » édité par Pluquet, avers, cotin, étrain, muchier, truble). Ils ont chanté dans la bouche des trouvères et des ménestrels ; ils ont vibré dans les Romans de chevalerie et dans les Mystères ; ils ont ri dans les Fableaux et autres poèmes satiriques du Moyen-Age, comme sous la plume de Rabelais et d’Eutrapel. Salut donc à ces enfants de bonne maison qui, après avoir tenu une place d’honneur dans la langue romane et même au temps de la Renaissance, ont perdu leur titre de français !...

Car ils l’ont perdu, et j’ignore pour quel motif. Plus ou moins sciemment ou étourdiment, on les a bannis de la langue nationale, puisqu’ils ne figurent plus dans les modernes dictionnaires, ni dans les écrits de notre époque. Seul, Littré s’est complu à en citer quelques-uns, car il les savait d’un usage constant dans le parler populaire de Normandie, bien qu’inusités par les écrivains. On est charmé de trouver dans son « Dictionnaire » nos vocables patois aumailles, aveindre, bégaud, boure, chignole (on dit chognole au Val de Saire), chique (pour chiffon), courée, décapeler (comme terme de marine, dit-il), devantiere, diguer (où il voit un terme de manège), falle (jabot), frelampier, gauguier, havron, moque, picois, solier, vignot (petit coquillage), et notre curieux verbe péquevécher (alterner) qu’il écrit béquevécher.

La plupart des autres sont consignés dans les meilleurs Glossaires de la langue romane (notamment dans ceux de Ducange, Roquefort, La Curne, Godefroy), et enfin dans les « Dictionnaires de patois normand » que j’ai mentionnés précédemment. - Je dis la plupart, car il y en a d’oubliés, même par Fleury. Dans aucun ouvrage, je n’ai remarqué les vocables havetauque, holloque, pêrollin, réâout (araignée de mer), vamôque.

Aimez-vous le premier de ces termes ? Les pêcheurs de Barfleur et de Saint-Vaast l’emploient sans cesse, de préférence à satrouille, pour désigner la pieuvre. Et, tant pis si je fais rugir les savants d’aujourd’hui ! On sait qu’ils sont comme des lions à l’égard des profanes qui s’aventurent dans le domaine de l’étymologie... Mais je ne puis résister au plaisir de proposer pour ce mot pittoresque une origine scandinave. ,Est-ce que tout le monde n’y reconnaît pas d’abord le germanique haft, crochet, comme dans notre patois have et son dérivé havette (la bête Havette) ? Quant à la fin du mot, c’est apparemment l’allemand acht ou le latin octo. La havetauque signifie donc littéralement : la bête aux huit bras ou aux huit crochets... dont elle entoure ses victimes !

Je me rengorge de cette trouvaille, car les vocables normands d’origine scandinave passent pour moins nombreux que ceux d’origine latine. Notre dialecte est issu du latin comme les autres. Quelques vestiges des invasions saxonnes et normandes y demeurent, mais plutôt dans les termes de marine (et dans les noms de lieu) que dans les mots usuels. Au Cotentin comme ailleurs, les fils des « hommes du Nord » abandonnèrent la langue de leurs pères pour celle de leurs mères neustriennes....

En tout cas, quel que soit leur lointain berceau, tous ces termes patois continuent de vivre en liberté dans nos villages, bravant les injures des hommes et du temps. Il y en a qui vivent et règnent comme de vieux solitaires - j’allais écrire célibataires - et d’autres qui ont formé des familles de mots, comprenant des dérivés et des composés, par exemple :

achocre (maladroit), achocrise, achocrement ;
blête (motte de terre), éblêter, éblêteus ;
boure (cane), bourot, bourette, bourotter ;
dare (gros ventre), daru, badarot ;
diguet (bois pointu), diguer, digon, digouner ;
entrin (entêté), entriner, entrineté ;
goule (bouche), gouliafre, bad’lagoule ;
grage (outil garni de dents), grageus, gragie ;
hè (bas d’une porte), hêsè, hèche ;
houle (trou), se houler, se débouler ;
mucre (humide et moisi), mucreu, mucrir ;
natre (cruel), natrement, anatrir.

En fin de compte, voulez-vous que je voua dise ? Sans être anatri précisément, je me sens erjué -et soubré de voir écartés de la langue française tant de vocabes séduisants. Pour un peu, j’aurais sollicité un fauteuil sous la Coupole à celle fin de les rapatrier. Du moins, j’ai résolu d’en écrire à MM. les Immortels. Une lettre à l’Académie ? Parfaitement. Cela s’est vu... J’en ai déjà rédigé une page, dont je suis fier de donner la primeur au Bouais-Jan :

Honorés Messieurs, que vous avez raison de tenir à jour l’état du Dictionnaire ! Laissez-moi déplorer seulement que personne ne consulte jamais ce Musée de notre langue, entretenu par vos soins...

Je sais un moyen de rehausser sa couleur, et d’enrichir du même coup l’idiome national. Oui, j’ose appeler votre attention, non sur l’argot drôlatique des faubourgs, mais sur le noble patois de nos campagnes.

Daignez prêter l’oreille à certains substantifs pimpants et savoureux - une certaine bonne mesure pour commencer - d’un usage quotidien dans ma région natale.

Etrangers ? Non pris. Exilés seulement.

Oh ! n’exilons personne ! Oh ! l’exil est impie !

Ceux-ci étaient français, ma parole ! aux siécles médiévaux, car je les ai repérés presque tous dans les vieux grimoires. Pourquoi les a-t-on bannis ? Je l’ignore, et vous aussi....

Montrez que vous avez du coeur en prenant pitié de ces proscrits. Remettez-les à leur place dans le Dictionnaire... et dans vos écrits personnels. Merci !

agobilles, ensemble de menus objets,
alipan, soufflet.
aumeau, jeune taureau,
avernom, sobriquet,
averlan (ou averlan), mauvais sujet,
bégaud, dadais,
besars, moutarde des champs,
bétron, substance amère,
bibet, petit insecte,
bingue (ou bingot), panier en paille tressée,
boure, cane,
brélette, haridelle (terme injurieux),
broe (ou broue), mousse, écume,
bùe (ou bus), ruisseau dans les près,
buhan, brouillard sur les callées,
cabrouar, petit chariot pour jouer,
canne, cruche,
capi (ou capil), agitation inquiète,
caquevet, sommet de la tête,
chérène, vase pour la crème,
chigorne, bûche très cornue,
chipôtè, blague à tabac,
chognole (ou chignole), manivelle,
cilleus, coquille Saint-Jacques,
cotin, petite cabane pour moutons, porcs, etc,
couline, torche de paille,
crépie, petite quantité de linge à laver,
dare, gros ventre,
décorce, dévoiement des animaux,
daguet, bout de bois pointu,
dône, femme qui veut en imposer,
ébret, grand cri,
écopisse, salive.
écoufle, cerf-volant,
écrête, crevette d’eau douce,
épè (ou épec), pivert,
équête, éboulement,
erju, chagrin,
essais, restes d’un repas,
étrain, paille brisée par le fléau,
étrille, espèce de crabe,
fêtre, panaris,
flie, mollusque univalve,
forbeuchon, inflammation d’un membre,
fressouée, femme toujours en mouvement,
froe (ou froue), sciure de bois,
gambons, tiges d’oseille sauvage,
gauguier, noyer,
gênotte, plante à racines bulbeuses,
glette, gelée de viande,
gradilles, groseilles à grappes,
grasset, petite lampe spéciale,
grout, fange malodorante,
ha, espèce de chien de mer,
hague, fruit de l’aubépine,
haîtier, poèle particulière à la région,
halitre, gerçure aux lèvres,
han, espèce de jonc très solide,
hansart, grande scie,
havel, fourche recourbée,
havetauque, pieuvre,
havron, folle avoine,
hèche, panneau garni de paille,
hosto, prison,
igre, griffe,
locés, discours ennuyeux,
marpaud, vaurien,
mêlier, néflier,
moisson, moineau,
mucreur, moisissure,
ohi, vice ou travers quelconque,
pè (ou pet), pieu servant de but,
pêrollin, fèverolle,
pétron, point du jour,
picot, dindon,
pienche, jeune fille malicieuse,
pignoles, espèces de braies,
pirotte, oie,
pitu, ver de mer,
pouês, noeud de ruban,
purot, goutte,
quatrîmeus, employés de la régie,
questre, bâtard,
rabêcos, objections minutieuses,
ran, bélier (et aussi coquillage),
ranse, monceau allongé de pommes, etc...,
rébette, roitelet (et aussi colza),
rion, sillon tracé à la bêche,
rohière, ornière,
rouêfle, mue des crustacés,
rôzeu, belette,
sena, portion d’étage dans une grange,
simené (ou chimenè), gâteau au lait,
sinot, grand vase pour salaison,
talbot, tache de charbon ou de suie,
talpute, espèce de poisson,
tierre, chaîne pour les bêtes aux champs,
trélu, peur qui fait trembler,
tréolet, domestique engagé pour traire,
trivelaine, grande quantité,
tro (peut-être trol), pétrin,
tûche, adresse, habileté,
vamôque, coquelicots dans les blés,
vignot, coquillage turbiné,
vra (peut-être vrac), espèce de poisson,
vrédot, bouchon dans le fond d’un tonneau
.

- A qu’est-che que tu vas envier chenna ? m’a dit un indiscret qui lisait par dessus mon épaule.
- Heu ! Je pourrais l’adresser au monsieur de l’Académie assis dans le fauteuil de Vaugelas.
-  Ega mais vére ! Il est censément de nous endrets, et p’t-ête qu’il a prêchie patouês, étant qu’naille !

Le Bouais-Jan, revue de la Société Régionaliste Normande Alfred Rossel.
Octobre 1939.

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