Normandie Héritage

Lettres de deux paysans normands. Sur la guerre de succession d’Espagne


Auteur : Julien Félix

Mots clé :

Langue normande

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Purin

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LETTRE d’un Paifan de Caux à fon fieux Nicodême,
purin à Roüen, fur les affaires du temps

Des nouvelles, m’en fieux, je n’en sçai point de bõnes ;
J’ai biau le demander à biaucoup de personnes,
Y court de vilains brits, n’o dit pour assurai
Qu’il y éra biantôt force canon tirai :
N’o léve à nos hamiaux des gens pour la melice,
Ché garchons dans les cans se sauvent par malice,
Ils ont pû d’être prins : ils ont morgué raison,
Y vaut bian mieux ytout rester à sa maison
Que d’aller sottement bian louant faire la guerre
Où d’un coup de fusil nos est jetté par terre.
Nos erme des vaissiaux à Brest et à Toulon
Et j’avons mauvais tems pus que je n’en voulon.
N’o dit que les Anglouas ont une grosse flotte,
Que n’o les vait déjà rauder à va nô côtes :
Ché grands animals là no font bien du tracas
Et chacun par avance enlève s’en fracas,
Morguenne itout de su prince d’Orange !
Eut-il pendant dix ans s’en grand nés dans la fange !
Que j’aurois de chagrin dans mon pauvre cerviau
S’il nos alloit venir bombarder de nouviau.
Je ne vions icy que peine et que misères ;
No no va ramener ces diables de galères ;
Je no passerion bian de to ces garnimens,
Che sont tous tant qu’ils sont des causeux de tourmens ;
Tous ché gambes de bois, ché soudars invalides,
O lieu de no garder, no volent et no lapident.
Cha me fait enrager, j’en crève dans ma piau,
Et morgué pour le Roi cha n’est ni bian ni biau.
Nos eût dit en voiant s’en p’tit fieux roi d’Espagne
Que j’allions vair icy un pais de Cocagne :
J’on un bel elmonac avec une canchon
Qui promettoit déjà du plaisir à foison ;
Courage, me zéfans, menons réjouissance,
Disoit su gros Mathieu, ayons bonne espérance.
Déjà Thomas Massif avoit tué le viaux gras,
Je devions à l’envi faire de bons repas,
No ne pâloit déjà que de jeux et de danches,
Tous ché jeunes garchons apprenoient la cadenche ;
J’avions déjà tretous chanté l’alleluya.
Mais en est-on pu gras, pisque gras il y a ?
Le sel en est pu cher, n’o rehauche la taille
Et n’o boutra biantôt de zimpôt sur la paille.
J’on déjà trouas soudars dans notre poure hotel
Qui nous aualent tout jusqu’au dernier morcel ;
La taxe a redoublé comm’ si j’avion deux tettes.
Vla ch’que chest, comm’ no dit, d’avoir oté les fettes ;
Chest l’Archevêque itout qui cause ces mas là :
Que l’y ont il fait à ly ? que ne les laiss’ty là ?
De quoy se mèle ty ? est-ce là se n’affaire ?
No n’abatra jamais la fête de son père.
Maugré tant de malhus, Dieu soit béni pourtant !
J’érons peut-être pas toujours si mauvais tems ;
Depis pu de six mois j’ai roubliai d’écrire :
Pour toi, m’en propre fieux, prens toujours soin de vivre :
Qui pus s’en boutte en paine est morgué le pu sot ;
Tétai ; j’irai te voir biantôt avec Piarrot.

RÉPONCE du fieux, compagnon purin, à fon père, Mathurin Caroli,
paifan de Caux

Quand j’ai rechu l’écrit quo mavez enviai,
J ’étois campé tout drait à ste crouas de pierre
Avec chinq bons vivans qui m’ont tretous juré
Que pâliais cõme il fast de ste prochaine guerre.
Entr’autres gros Lubin disoit, parlant à mai,
Que ton père a d’esprit ! cõme dieble y caquette !
Je mi connois un ptiot : faut qu’il ait étudié,
Il jaze morgué mieux que ne fait la gazette.
No l’auoit bian dit qu’il y érait du cheuteuil ;
Car quand j’étions ensemble à lire su libelle,
M’en compère Tousseint s’en vint la larme à l’oeil :
Ecoutez, me zéfans, c’hest bien d’autres nouuelles !
Queu malhu, cha-t-il fait, j’ai le coeur tout outrai,
Nos en vient d’écherper plus de cinq ou six mille ;
C’est fait de nous tretous si Dieu n’en a pitiai,
Je pouuons bien songer à trousser nos guenilles ;
Mais, men père, entre nous, no vla pas mal chanceux ;
Chest pour su ptit d’Anjou qu’on est si ménajai ;
Ces grands diebles d’Allemands ne sont-ils point honteux
D’aticher un éfant pour l’y oter s’nhéritage :
Zest ! ils ont biau gîter, chest tout dret pour leur nais ;
Vraiment chest un éfant ; mais il ne les craint guère ;
Jernidienne ils verront si chest quelque benais
Que s’en grand, notre Roi, qui veut plaider s’tafaire.
Mais en parlant de li vous mordez en capon ;
Je ne sçai ma foi pas où votre esprit s’amuse ;
No pouroit bien itout vo loger dans ste muse.
Su bon Roi que Dieu gard n’a-t-il pas bian raison
D’empêcher s’t Empereur qui fait tant le bravache ;
Il voudrait quasiment venir dans sa maison,
Jusque sur son pallier l’y rel’ver la moustache
Je connois stoisiau là, je sçai bian cheu qu’chen est,
Si no le laissoit faire il l’y viandroit tout prendre,
Il l’y quiroit pardienne à la fin sur le nais ;
Et je souffririons cha ! nennin, faut le deffendre.
S’t Empereur est bian fort, il a biaucoup de gens,
Nos a dit men cousin, il a de bonnes villes ;
Ste guerre, me zamis, tardera bian dix ans.
Tétai, lui fis-je, hableux ; quand y seroient chent mille,
Que nous f’ront-ils à nos dans tout su païs là ?
Je veux qu’au premier jour tous nos gens les embroque.
Monsieur de Catinat, est-ce un quien que st’homm’ là ?
Comme diantre il leur fra dégringaler les roques !
Pour su prince d’Orange, il faut noz en défier,
C’est un rusé matois et qui a bian la mine
De no joüer encor un tour de son métier,
O bien de no bailler un retour de matine :
Dans ste dernière guerre il no za bien montré
Auec s’nesprit songeard qu’il en sçavoit plus d’une,
Et quand il fait semblant de donner s’namitié
Il songe à nous servir comme à prendre la lune ;
Je gagerois morguienne que no ly frit de zoeufs,
Qu’il rit sous s’en capel en veiant tout su trouble ;
Pour pêquer en yau troubl’ chest un maître pêqueux,
Il en era sa part sans qu’il ly en coute un double.
Enfin je vo dirai que l’commerce est rompu :
Les marchands de ste bourse y n’ont pu de pécune ;
Lya bian du rabat joie et je ne filons pu ;
Tous ches meilleurs viuans en sont tous cambrelune :
Je m’en aperchais bian, j’en enrage mordi ;
Je sis turlubrelu, j’en deviens tout étique,
Je n’ai pu de poustin pour faire m’en lundi
Et no pâle déjà de fermer la boutique :
M’en père, adieu, je me r’commende à vous ;
Cheux nous durant la guerr’ ne vo boutés en paine.
Mes baise mains à Jean, à su Piarrot itout :
Pour mai je vos attends au bout de la semaine.

Lettres de deux paysans normands sur la guerre de succession d’Espagne
Pièce en langage purin
Julien Félix - Rouen -1881
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