Normandie Héritage

Pour un usage correct des noms de nos communes. Première édition : 1958


Auteur : Fernand Lechanteur

Mots clé :

Langue normande

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Fernand Lechanteur : Proviseur du Lycée Malherbe, Chargé du cours de dialectologie à la Faculté des lettres de Caen

Une circulaire émanant du Ministère de l’Education Nationale (Direction des Archives de France) , en date du 25 juin 1958, invite les archivistes départementaux à enseigner aux élèves maîtres des Ecoles Normales, au cours de conférences, "la prononciation locale et traditionnelle des noms de lieux qui prêtent à confusion". Excellente initiative qui me donne l’occasion de rappeler à tous quelques principes très simples, don t la méconnaissance entraîne trop souvent des interprétations qui sont purement et simplement des fautes de français.

Ces erreurs concernent au premier chef de la prononciation traditionnelle des noms de nos communes. On voudra bien noter qu’il ne s’agit pas de recommander la prononciation dialectale des noms. FRUVAQUES, MEN’GO, CARENTE, LA RHAIE DU PITS, FYEQUEMANVILLE, LANGUERVILLE, LIG’HAIRE ou MARCHUS sont des formes patoises pour Fervaches, Mesnil-Vigot,Carentan, La Haye-du-Puits, Flottemanville, Hérenguerville, Lithaire ou Marchésieux, qui ne peuvent être utilisées que dans leur contexte patois. Par contre, il existe une prononciation locale traditionnelle fondée sur un usage de bonne langue française, et l’enfeindre constitue une faute pure et simple.

Rappelons-le tout d’abord : Il n’existe aucune raison valable pour se mettre à prononcer des lettres qui subsistent dans certains noms, mais qui ne sont plus prononcés depuis sept cent ans et davantage. On peut sans doute regretter que les noms de lieux n’aient pas été mis au pas dans leur orthographe, comme les noms communs, mais ce n’est pas une raison pour faire entendre des S qui, depuis si longtemps, ne servent plus qu’à marquer un allongement de la voyelle précédente. Il est certain que si l’orthographe de LESTRE avait suivi celle du verbe estre devenu être, certaines personnes bien intentionnées ne seraient pas tentées de prononcer LESSTRE, comme s’il y avait au moins deux S. Quoi qu’il en soit, il faut lutter, opiniâtrement, contre la prononciation de ces lettres que rien, sauf l’ignorance, ne justifie. Il faut d’ailleurs reconnaître que personne à ma connaissance n’aurait idée de faire entendre cet S dans BESLON, La BESLIERE, Les CRESNAYS , CRASVILLE, CROSVILLE, FRESVILLE, ou VRASVILLE. Mais il m’est arrivé d’entendre La HAYE PESSNEL, pas moinss et même COURTILSS (avec S et L) au lieu de COURTI pour Courtils !

Ce qui est vrai pour les communes précitées ne l’est pas moins pour les autres. Il convient donc de prononcer avec une voyelle longue et sans faire entendre l’S, les noms suivants : BLOSVILLE, BRILLEVAST (et tous les noms en -VAST, y compris Saint-Vaast, qui, pour être d’une origine différente, ne s’en prononce pas moins ). Le gast de Saint-Denis-le-GAST n’étant que la forme "sudiste" de -VAST, il faut prononcer et pas autre chose .

On ne doit pas davantage faire entendre l’S dans les noms des communes suivantes : La CHAPELLE DU FEST (fê), COSQUEVILLE, DIGOSVILLE, Le CHEFRESNE et Le FRESNE-PORET, GOURBESVILLE, Le GUISLAIN, HIESVILLE, HOUESVILLE, HUISNES, LASTELLE, LIESVILLE, SAINT-OSVIN, les deux SORTOSVILLE, VASTEVILLE et VIDECOSVILLE. Pas davantage dans Les CHAMPS de LOSQUES où cependant l’O reste bref et ouvert (loques).

Quant à nos nombreux MESNIL simples ou composés, non seulement ils doivent être prononcés sans S, mais l’L final est aussi parfaitement muet que dans outil et fusil, et, par une conséquence assez logique, il ne convient pas de faire entendre une liaison devant une voyelle dans le cas du Mesnil-Amey ou du Mesnil-Angot ; et j’espère que nos compatriotes ont encore assez le sens du ridicule pour éclater de rire en entendant le Mes’ nil’ buss au lieu du Mênibû traditionnel pour Le MESNILBUS ! Le MESNIL-RAOULT doit être prononcé Mêni-rô.

Enfin seuls ou en composition nos bosc, bost, boscq etc. se prononcent indifféremment , y compris dans BRIQUE-BOSCQ.

Je citerai également les communes suivantes dont le bon usage de la langue exige une prononciation traditionnelle ; VAINS (Vîn), SAUXEMESNIL, AUXAIS de même que ROUXEVILLE et Le MESNIL-ROUXELIN dans lesquels X à la valeur de deux S, exactement comme AUXERRE ou BRUXELLES ; LAULNE (Lône), RAIDS (Rê), BAUPTE (Bôte), BRIX (Bri) et VERNIX (Vernî), CATS (Câ), AUVERS (Ovêr), BROUAINS (Brouaîn), MEAUTIS (Méautî) (bien que je préfère myôti), et MONTRABOT où le premier T ne saurait se joindre au deuxième élément, de même qu’il convient de couper MONTHUCHON et PONT-HEBERT sans faire entendre le T et prononcer CAMPROND Canrôn sans plus de complication.

POILLEY se prononce localement po-yé, et on peut recommander cette prononciation. Il est préférable de prononcer Saint-Christophe du Fo(c) sans faire sonner le c final qui est purement et d’ailleurs faussement étymologique ; on peut se dispenser également de la finale de Saint-Georges-Montcocq, et, bien entendu, Neufmesnil se prononce correctement Neumêni. Tout le reste est fantaisie et pédantisme gênant. Si quelqu’un prononce QUETTEHOU en laissant entendre le deuxième E, c’est un horzain. La prononciation normale tend vers Quettou et il faut l’admettre bien qu’il soit un peu dommage de renoncer à l’H aspiré. Enfin, on peut se dispenser de faire sonner l’F final de Saint-Marcouf et il est préférable de faire entendre un A long dans ACQUEVILLE et un O bref dans DOVILLE. Cart’ret avec élision de l’e est la seule prononciation normale.

Comme il est recommandé de ne pas faire trop de fautes d’orthographe, même dans les noms propres, rappelons que Saint Eny ne figure pas dans le calendrier et qu’il est proprement abominable d’écrire autre chose que SAINTENY en un seul mot. De même j’enrage de voir parfois écrit La CHAPELLE en JUGER comme si le Juger était une contrée, alors que cette localité a emprunté son nom à un des seigneurs ENGELGER ou ENJUGER de BOHON.

Hélas ! l’exemple vient de haut, trop souvent des services centraux. Si l’on avait révoqué purement et simplement le premier ignorant patenté qui a mis en circulation sur papier officiel cette pure monstruosité que représente Monsieur la Maire de Le Mans ou de Le Havre, on aurait fait une œuvre méritoire. Cette horrible faute qu’ont répandue trop de circulaires ministérielles consternait le bon maître Albert DAUZAT. Devant un nom commun comme devant un nom de ville un article défini reste un article défini et suit son sort normal d’article. Le moins que puisse faire le secrétaire de mairie des Biards, du Chefresne, du Dézert, du Guislain, du Neufbourg (ne pas prononcer le F, S.V.P), des Pas, des Pieux, des Perques, du Perron ou du Vrétot, recevant une lettre du Ministre des poids et mesures, adressée à la Mairie de le Chefresne, etc. …c’est de lui répondre en adressant sa lettre « à le » ministre en question. Nul doute que celui-ci ou son subordonné ne réagisse sainement. Les paysans de chez nous sont infiniment plus corrects qui traitent encore les articles de nos noms de famille comme des articles et pas autrement. Sans aller aussi loin il est de notre devoir d’écrire correctement le français, et publier sur une pancarte de six pieds de long un plan de la commune de LES X… comme cela s’est fait dans le département constitue une offense grave contre le bon usage.

C’est bien assez que dans le temps passé des scribes plus zélés qu’instruits aient francisé indument TREZGOTS en TROISGOTS, SAINT-PAER en SAINT-POIS et introduit dans le nom de ce pauvre CAP LEVI un membre d’une famille israélite qui n’avait que faire chez nous. C’est bien assez qu’une petite localité ait perdu le souvenir de ses seigneurs Avenel pour devenir OCTEVILLE la VENELLE au lieu d’Octeville l’Avenel. C’est même largement suffisant que le bon vieux Mourot de nos ancêtres se soit transformé en Saint-Jacques de Néhou. N’ajoutons pas nos fausses interprétations à ces erreurs. Quelle tête ferions nous en entendant prononcer Pariss pour Paris ? Le tourisme accru a déjà enseigné aux gens que l’on prononce Chamoni en négligeant l’X. Nous avons les mêmes devoirs envers les noms de notre région et il n’est pas défendu par la même occasion d’apprendre aux jeunes à prononcer correctement leur propre nom de famille que beaucoup estropient, pensant bien faire sous le prétexte de prononcer toutes les lettres.

C’est une question de bon sens, c’est une question de politesse, c’est une question de respect, tout simplement.

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