Normandie Héritage

Les deux verres de vin. 


Auteur : Edouard Le Rossignol

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Le comte Jacques des Hautes-Salles possède dans ce merveilleux pays de la Hague, encore fort heureusement peu connu des touristes, un domaine composé d’un petit château du XVIIIe siècle au milieu de bois vallonnés et de cinq ou six belles fermes.
Le vieux comte Jean des Hautes-Salles, son père, l’habitait tout l’été, mais, depuis sa mort, la belle demeure n’était plus ouverte qu’une dizaine de jours par an en octobre, époque où le comte Jacques y venait chasser et toucher ses fermages de la Saint-Michel. Laissant sa famille à Paris, le jeune homme ne s’y faisait accompagner que par Ambroise, son domestique toutes mains, qui nettoyait l’auto et le servait à table. La femme de Digard, le fermier de la Basse-Cour, faisait la cuisine.

A être fermé aussi longtemps, le château se délabrait. Si le superbe parquet en cœur de chêne de l’antique salle à manger avait résisté à l’humidité, il n’en était pas de même des solives qui le supportaient et, en maints endroits de la vieille demeure, les traces de vétusté et d’abandon n’étaient que trop visibles.
« Il a fallu les rodomontades de Hitler et les gros coups de grosse-caisse de Mussolini, lui dis-j un jour qu’il m’avait retenu à déjeuner, pour que vous songiez à ce superbe logis trop négligé afin de vous y réfugier avec votre famille si, la guerre déclenchée, Paris et les grandes villes devenaient le point de mire de l’aviation ennemie. Je vous félicite d’avoir entrepris des travaux de réparation qui empêcheront les Hautes-Salles de tomber en ruines, ce qui eût été bien dommage.

--- « C’est en effet, l’incertitude des temps présents qui m’incite à faire effectuer ces travaux urgents dont vous vous réjouissez et dont se réjouit également ma jeune femme qui adore votre pays peut-être autant que vous-même, bien qu’elle n’en soit pas originaire. Elle lit avec le plus grand plaisir vos contes régionaux. Moi aussi, d’ailleurs, mais vous me permettrez une légère critique : vous aimez trop vos paysans bas-normands : vous les présentez sous un jour trop favorable et leurs défauts eux-mêmes deviennent, sous votre plume, de véritables qualités.

--- « Vous vous trompez, cher ami, répliquai-je. Je les vois bien tels qu’ils sont, intelligents, pleins de cœur, de finesse, de jugement et de délicatesse, si, par ailleurs, ils sont souvent roublards et intéressés. Vous ne les jugez pas ainsi parce que vous ne les connaissez pas ou, du moins, parce que vous les connaissez mal.

--- « Allons donc ! Je les fréquente peu. Il est vrai, mais vous ne me ferez jamais croire que ces rustres, sans instruction ou presque, puissent posséder des qualités de cœur et d’esprit que l’on rencontre rarement même chez des êtres plus évolués » .

A cet instant le chauffeur-valet de chambre Ambroise entra dans la salle à manger :
« Excusez-moi, Monsieur le Comte, Digard, votre fermier, revient de la scierie avec le chargement de bois qu’il vient de faire débiter.
« Faites-le venir ici … Vous permettez, n’est-ce pas ? »
Digard entra, sa casquette à la main, marchant gauchement avec ses brodequins ferrés sur le parquet ciré. C’était un homme dans la cinquantaine, plein de force et de santé et l’air particulièrement éveillé.

En quelques mots le comte donna ses instructions. Il indiqua où le bois devait être placé et comment il devait être disposé pour sécher rapidement.
« Vous allez bien accepter un verre de vin, Digard, demanda Jacques des Hautes-Salles.
--- « C’est pas de refus, Monsieur le comte, répondit le paysan ».

Sur la table se trouvait, avec quelques fines bouteilles auxquelles nous avions copieusement fait honneur, un litre à peine entamé de vin rouge ordinaire.

C’est ce dernier que le comte servit au paysan.

« A votre bonne santé, Monsieur le Comte et la compagnie ! »

Après avoir goûté le vin, le fermier vida son verre d’un trait.

« Ah, Monsieur le Comte, s’écria Digard, vous avez là du bon vin ! Je voudrais bien en avoir de semblable dans mon cellier. C’est fort, c’est corsé et ça vous réveillerait un mort. Je suis bien sûr qu’il pèse au moins douze degrés ».
Mon ami, amusé, me fit un léger signe qui voulait dire : « Le croquant ! il juge le vin suivant la façon dont il râpe le gosier. Il serait incapable d’apprécier un vin de qualité ».

--- « Et ce vin-ci, comment le trouvez-vous ? » demanda le châtelain en versant à Digard un verre d’un vieux Moulin-à-Vent.

Le paysan leva son verre, porta nos santés et but une légère gorgée. Ses yeux se plissèrent au point de rendre son regard aussi mince, entre les cils, qu’une pièce de un franc. Ses tempes et ses pommettes se colorèrent. Il but une seconde lampée et reposa son verre, encore à moitié plein, sur la table.
Nous attendions avec une impatiente curiosité ce qu’il allait dire. A voir Digard, il semblait évident qu’il faisait un tout autre cas du bourgogne que du gros plant servi tout d’abord. N’avait-il pas bu à petites gorgées, à la façon d’un véritable gourmet et avec une visible satisfaction, le vieux Moulin-à-Vent ? N’avait-il pas laissé son verre à moitié plein, comme pour faire durer son plaisir, tandis qu’il avait vidé en cul-sec, comme on dit vulgairement, le premier vin qu’on lui avait versé ? Mais pourquoi lui, si enthousiaste tout à l’heure pour vanter le quelconque « pinard », gardait-il un silence obstiné ?

« Encore un peu ? proposa Jacques des Hautes-Salles ».

--- « Avec grand plaisir, répondit l’homme ».

Et ce fut tout. Le paysan reprit sa mimique. Il but à petits coups les yeux brillants de satisfaction.

Le châtelain n’y tint plus :
« Comment se fait-il, Digard, que vous ne me disiez rien de ce vieux bourgogne que vous semblez pourtant apprécier, alors que vous ne tarissiez pas d’éloges à l’instant pour le vin, pourtant très ordinaire que je vous ai versé d’abord ? »

--- « C’est que ce bourgogne-là, répondit le fermier, en montrant son verre, porte sa louange. Tout ce qu’on pourrait en dire ne pourrait que lui faire tort. Tandis que l’autre vin, le premier, il avait tant besoin d’être louangé ! »

Le paysan parti, le comte des Hautes-Salles me dit :
« Il m’a donné une fameuse leçon, votre paysan de la Hague, et je reconnais maintenant que c’est vous qui aviez raison dans votre façon de juger les campagnards du Cotentin. Ils sont vraiment plains d’esprit ».

J’ai évidemment arrangé ce récit, changé les noms, modifié l’ambiance. Mais le fond de cette histoire est rigoureusement authentique, et il m’a semblé que cette façon à la fois délicate et polie de montrer à un « horzain » qu’on ne trompe pas si facilement les gens de chez nous, méritait bien d’être contée.

Conte du Pays du Cotentin
Le Bouais-Jan – Septembre 1937.

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