Normandie Héritage

L’humour Normand. 


Auteur : Emile Séhier

Mots clé :

Langue normande

|

Que le paysan normand vous interroge ou que ce soit vous qui lui posiez une question, examinez-le attentivement : s’il fume, il prendra largement le temps de bourrer sa pipe ou de rouler une « sèche » ; s’il prise ..., il ménagera son geste jusqu’au reniflement final ; ou enfin, s’il ne fume pas ni ne prise, d’un coup d’œil, d’un haut d’épaule, d’un pli expressif de ses lèvres rasées, il indique qu’il a pris le temps de la réflexion, du choix de ses mots, du tour de sa phrase pour laisser tomber lentement de sa bouche ironique l’aphorisme, la sentence ou le décret qu’il a su découvrir et qu’il vient de ciseler. Il le soulignera, n’en doutez pas, d’une de ses locutions favorites : le « Ch’est pourqui », le « paré », le « mais vère », le « pt’êt’ byin » et l’inénarrable « Ch’est pé géneint ».

Mais méfiez-vous, tenez-vous sur vos gardes, ne vous avancez pas à l’aveuglette, car, sous son air bon enfant, c’est un rude manœuvrier. Il n’attaque guère sans doute, car il est défiant, mais dès qu’il sent l’accrochage il ne se rebute pas, loin de là ! Presque toujours, il vous laissera l’honneur du premier coup de feu, mais aussi ménagez vos munitions, car il est de ceux qui ne cèdent guère, qui usent l’ennemi en prolongeant la lutte, qui le grignotent, et de plus comme il sait admirablement protéger ses flancs et s’assurer une retraite, sur une imprudence de votre part, il pourrait, d’un coup de boutoir inattendu, vous envoyer pantelant sur l’arène … Il a pour lui deux talents remarquables qui tiennent … à sa race : une souplesse d’esprit étonnante et un bon sens illimité. Si à cela vous ajoutez sa facilité d’adaptation et cette réflexion qu’il exerce sur tous sujets, aussi bien en culture qu’en éducation, en finances et en comptabilité, vous avouerez avec moi qu’il vaut mieux l’avoir comme ami, quitte à subir de temps en temps ses sarcasmes, que comme adversaire…

Ah ! oui, réfléchi, profondément réfléchi est l’humour normand, mais avisons-nous bien que cette réflexion, notre compatriote ne la pousse pas à l’extrême, car l’excès même paralyserait son activité. Ce n’est pas lui qui se perdra dans les subtilités d’une dialectique trop complexe ou d’une scholastique trop disséquée, car il a une seconde qualité qui le sauve du paradoxe, et j’en arrive à cet autre point. L’humour normand, s’il est naturellement pondéré, est aussi essentiellement pratique ; on pourrait même dire que ce côté pratique est caractéristique du génie normand et, en cela encore, il se différencie nettement des autres génies régionaux.
Ce n’est pas, croyez-le bien, qu’il redoute l’image, qu’il négocie la poésie, mais pour lui image, poésies, figures ne sont que des accessoires. Ils parent, ils ornent le jeu de mots, le trait d’esprit, mais ils ne sont que des auxiliaires, au lieu que dans d’autres régions, à Paris, par exemple, ils en forment le fond, ils en constituent l’essence. Pour mieux préciser, prenons un exemple :
Nous sommes à Paris un jour de fête nationale : la garde à cheval est en grande tenue, culotte de peau blanche, casque rutilant, costume étincelant. Un titi regarde avec admiration un des cavaliers et comme, sur un ordre de repos, le garde saute de la monture, « Mince, s’écrie le titi stupéfait, Mince, ça se démonte ! » Voilà le trait parigot. C’est spontané, c’est bref, c’est imagé. Le gosse compare l’homme et l’assimile à son jouet. Tout le contraire de l’humour normand … Ce qui est normand, c’est de ne pas gaspiller son esprit en pure perte et pour la satisfaction toute platonique d’amuser ses voisins, chose tout à fait inutile puisqu’elle ne rapporte rien de palpable. Ce qui est normand, c’est d’imprimer au trait d’humour un côté utilitaire. Ce qui est normand, c’est de faire quelque chose de pratique tout en semant de l’esprit, joindre l’utile à l’agréable : utile dulci …
Oui, pratique, obstinément pratique l’humour normand. Aussi ne comptez-pas rencontrer au Havre ou à Cherbourg quelqu’un pour vous annoncer qu’une sardine menace de boucher la passe d’entrée de la rade. Où trouveriez-vous une foule pour le croire ? Mais, fût-il de passage à Marseille, que notre Jacques Bonhomme aurait encore moins l’idée de suivre la foule pour voir si, après tout, la facétie n’est point devenue une réalité … Ce qui ne veut pas dire que chez nous toute mystification fait nécessairement long feu, certes, mais pour être acceptable, il faut des qualités que n’exigent point les crânes brûlés par le soleil de Provence et surexcités par l’excellent jus de la treille. Il faut à cette mystification un vêtement de vraisemblance, une allure d’honnêteté apparente ...

Et j’en arrive à une troisième face de l’esprit normand, troisième qualité qui fait ressortir les deux premières, qui leur donne leur vrai caractère, leur permet de dominer, les monte en épingle, pour me servir d’un expression commune mais imagée, troisième facette qui est sa puissance d’analyse.
Il est de notoriété publique, mondiale même, qu’en tout Normand vraiment digne de ce nom repose, à l’état latent, une âme d’avoué. Je ne voudrais dire aucun mal de cette estimable corporation, mais nous ne pouvons pas ne pas observer que, lorsque l’intérêt du client entre en jeu, si, pour les besoins de la cause, personne ne sait comme eux dénicher dans quelque coin poussiéreux et désuet du Code l’article favorable, personne aussi n’est plus capable d’éclaircir une atmosphère enfumée, de démêler l’écheveau fort embrouillé d’un procès, de trouver le fil conducteur qui guidera le plaignant dans les dédales du prétoire. L’esprit normand se trouve ici parfaitement à l’aise, dans son élément. Il ne se laisse pas conduire les yeux fermés, mais il devient aussitôt le collaborateur de son mentor qu’il aide de son robuste bon sens , de sa finesse naturelle, de son flair juridique, de sa psychologie innée, de sa puissance d’observation et d’analyse … Cet esprit est un scalpel qui fouille avec persévérance et précision le corps du délit, le fond du débat, l’énigme d’une situation, la genèse d’une facétie.
Passez après lui, vous ne trouverez plus rien de substantiel ; tout ce qui avait une valeur a été retiré, vous n’aurez plus entre les mains que des débris informes, des restes inutiles …

Ce besoin d’analyse, s’il exclut toute naïveté, --- ce terme pris dans le sens de simplicité d’esprit --- en écarte évidemment toute spontanéité. Car il ne suffit pas au Normand qu’un mot comme un objet ait quelque valeur, il faut aussi que cette valeur soit bien démontrée. Pour lui toute chose doit se dévoiler sous le jour le plus favorable, et si vous brûlez du désir de contempler son œuvre, sans souci de votre impatience, notre homme fera un à un et sans précipitation tous les préparatifs qu’il juge nécessaires à la mise au point et à la production de son trésor … Aussi êtes-vous ravi ! Vous n’attendiez qu’un bon mot, un trait d’esprit, une réflexion originale, on vous les amène précédés d’un cortège étincelant de fines réflexions , de répliques cinglantes, de dialogues amusants et le roi n’apparaît sur son trône somptueux que précédé du rutilant cortège …
Ajoutons que ce besoin d’analyse et de réflexion a comme corollaire la Prudence qu’on désigne comme l’apanage des félins et de la race jaune. Mais à la différence de ces derniers, la prudence du Normand n’entraîne ni férocité d’un côté, ni obséquiosité de l’autre. Seriez-vous magistralement roulé dans une affaire, que votre partenaire gardera toujours à votre égard les formes extérieures de l’estime et de la déférence.

La ritournelle du « Respé d’ vous » ou « sauf vot’ respé » qui sort si facilement de ses lèvres comprend parfois une ironie cachée ; en fait, elle n’est pas une formule creuse, car en prédisposant l’interpellé à l’indulgence, elle maintient en même temps l’interpellateur dans une atmosphère de politesse qui éloigne toute familiarité déplacée et facilite la conversation. Là encore il y a utilité et il est fort intéressant de constater comme ces qualités de réflexion, de psychologie, d’analyse et de prudence s’entr’aident, se complètent et se confondent pour donner à l’humour normand ce relief qui le distingue nettement des autres et cette valeur que tout le monde lui reconnaît …
Ces caractéristiques de l’humour normand ne l’empêchent point d’ailleurs d’avoir avec les autres des côtés communs. Une similitude entre autres, qui se retrouve dans toutes les provinces françaises, parce qu’elle provient sans doute d’une très lointaine origine, est le goût de l’ironie, le plaisir de la fronde. Le Normand comme les autres le partage et il l’exerce de préférence sur tout ce qui l’encadre, le domine ou le conduit, sur toute autorité ; autorité quelle qu’en soit la forme, civile ou militaire, politique ou religieuse, physique ou morale. Mais ce serait un erreur de penser que cette ironie s’appuie sur un fond de dédain ou de doute ; bien au contraire elle est, si j’ose dire, la contre partie de l’estime et du respect qu’il professe pour cette autorité. On ne taquine guère que ses amis, précisément parce qu’on a la certitude que leur affection saura vous pardonner ces incartades. C’est ainsi qu’on blague les bottes de Pandore, le casque de pompier, le prône du pasteur. Soyons bien assuré qu’à la moindre lueur d’incendie, à la visite inopinée d’un maraudeur, à la première attaque de goutte, chacun retrouvera instantanément son affection et ses jambes pour courir prévenir le pompier, le commissaire, ou le curé. Nous le savons tous. Il n’y a que l’étranger égaré par des apparences pour taxer de légèreté, de scepticisme et d’indiscipline un peuple doué au contraire d’un grand fond de clairvoyance et d’attachement …

Aussi comme conclusion, formons ce suprême souhait : que la littérature française sache toujours observer dans ses productions la règle de notre littérature normande, je veux dire le respect d’elle-même et du lecteur. Il est si facile et parfois si productif d’évoquer des scènes de débauche, de détailler des situations licencieuses et de glisser dans le précipice de la pornographie. L’humour normand peut côtoyer l’abîme, il n’y tombe jamais. Ami quelquefois du gros sel, il ne dédaigne pas le poivre du naturalisme, disons même de la crudité, mais il rejette avec dégoût le piment de l’obscénité et de l’érotisme, donnant ainsi à la littérature en général et à certains écrivains modernes en particulier, une magnifique leçon de tenue, de décence et de savoir-vivre. Il entend que le rire ne laisse derrière lui ni doute dans la conscience, ni trouble dans l’imagination. Ne donnerait-il aux lettres françaises que ce noble exemple, qu’il leur rendrait ainsi le plus urgent, le plus fécond et le plus inappréciable des services.

Le Bouais-Jan – Revue Trimestrielle de la Société Régionaliste Normande Alfred Rossel.
Septembre 1937.