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Rondes et feux de la Saint-Jean. 


Auteur : G. Mouty

Mots clé :

Tradition de Normandie

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Traditionnels feux de la Saint Jean

Environ quinze jours avant l’assemblée de la Saint-Jean qui se tenait à Tourlaville, les jeunes gens du quartier se concertaient. On allait cueillir le long du canal de retenue de la Divette, le lilas sauvage dont le glacis était toujours, à l’époque, abondamment garni. On le ficelait avec du lierre autour d’un cercle de baril de soixante dix à quatre vingt centimètres de diamètre environ et on obtenait ainsi une énorme couronne sur laquelle on piquait de petits drapeaux tricolores. Au dessous on attachait une lanterne vénitienne, les jeunes gens les plus souples grimpaient dans un des ormes situés de chaque côté de l’avenue et attachaient les extrémités du cordage qui supportait la couronne à une fourche située à peu près à la hauteur du deuxième étage.

Tous les soirs on allumait la lanterne et les « rondanches » commençaient vers 8h.1/2 pour se terminer entre onze heures et minuit.
Le répertoire était toujours le même, il consistait en une dizaine de rondes qui passaient de génération en génération et ne changeaient jamais. On les savait vite par cœur.
La coutume était la suivante : On formait la ronde en intervertissant, autant que possible, un danseur et une danseuse.
Cela n’était pas toujours très facile car les jeunes gens n’étaient pas tous du quartier, il en venait des autres quartiers de la ville, et cela suffisait pour arrêter l’élan des jeunes filles qui n’aimaient pas danser avec des danseurs inconnus.
Le « Maîte-chanteux » entonnait un couplet et la ronde commençait à la cadence du pas accéléré. En se tenant par la main et en allongeant les bras on formait un cercle qui dépassait quelquefois la largeur de la chaussée et empiétait de chaque côté sur les trottoirs.
Pour permettre au maîte-chanteux de souffler, les danseurs répétaient chaque vers du couplet.
Au refrain, on partait en sautant à la cadence habituelle de la ronde.
Ce n’était pas très compliqué et il n’était pas utile d’avoir fait de longues études chorégraphiques pour s’engager dans le cercle des danseurs.
Lorsque le quartier possédait un violoneux ou un accordéoniste, il acceptait quelquefois de se mettre au milieu du cercle et d’accompagner les danses ; mais c’était du luxe.
Dans le calme des longues et belles soirées de juin où le crépuscule du soir va presque rejoindre celui du matin, ces danses primitives avaient un certain charme. On les entendait de loin. Leurs airs rythmés par le martelage des pas sur la route sèche s’incrustaient dans nos cervelles d’enfants et tous les ans c’était pour nous un enchantement de les voir réapparaître.
Le vieux Bouais-Jan, cette source d’une richesse intarissable, nous en donne quelques descriptions vraiment curieuses :
En voici une de M. Valery Pouillat qui a trait aux rondes du carrefour de la rue de l’Ancien Hôtel-Dieu, qu’il voyait des fenêtres de sa maison. Là, à défaut d’arbres, les extrémités du cordage qui supportaient la couronne étaient fixées à deux fenêtres qui se faisaient vis-à-vis.
C’est en contemplant un dessin d’un jeune artiste de l’époque, Jean Hamelin, sur les feux de la Saint-Jean, que M. Valery Pouillat songea à décrire les rondes qu’il avait vues dans sa jeunesse.
Nous détachons quelques passages de cette intéressante description :
« On venait à la ronde en famille : le père avec sa femme et ses grands enfants, les vieux suffisamment alertes avec les jeunes, mais le riche et le bourgeois s’en abstenaient, ils y auraient été dépaysés et se contentaient de regarder de loin cette joie saine et bruyante à laquelle ils n’étaient pas conviés de prendre leur part.
Quelques bribes de rondances entendues chantent encore dans ma mémoire :


A la Saint-Jean, ma fille,
Des oranges il y a

Mieux que cela, je vois encore une grande brune, ornée de deux accroche-cœurs soigneusement plaqué sur ses tempes, chantant à pleine voix ce couplet de la même ronde :


Ell’ cueillit les plus mûres,
Les vertes les laissa

Mais, grand Dieu, que tout cela est donc loin, bien que par l’effet du souvenir cela me semble assez rapproché ! On a beau vieillir, perdre ses illusions, voir diminuer ses forces et égrener les joies de la jeunesse, quelque chose nous rive encore à nos premières années et nous fait dire avec Madame Lucie Delarue-Mardrus :

Et qui donc a jamais guéri de son enfance ?

Pour beaucoup de Normands, la rondance résume tout ce qu’ils pratiquent comme danse. C’est un peu restreint , n’est-il pas vrai ? Voilà donc une bonne raison pour ne pas laisser perdre chez tant de nos compatriotes ce qui constitue en réalité leur véritable danse nationale.
O, vous qui restez fidèles aux coutumes des aïeux, soyez e=remerciés, car vous l’avez mérité ! Par vous on conservera le souvenir des rondances qui ont fait sauter en cadence nos défuntes aïeules, et sans nuire au progrès, on gardera dans notre Basse-Normandie le culte du passé et des refrains d’autrefois ».

A la campagne où le danger d’incendie est moins à craindre, la veille de la Saint-Jean, on allume des feux au milieu des rondes, ce qui donne aux danses un éclat qu’il n’est pas possible de leur donner en ville où les feux sont interdits.
N’ayant jamais assisté à d’aussi fulgurantes sauteries, je puise à nouveau dans le vieux Bouais-Jan où je découvre une curieuse description des feux de la Saint-Jean à Emondeville, extraite du Gars Normand :
« L’antique coutume des feux de la Saint-Jean qui remonte aux premiers siècles de notre ère est loin d’être tombée dans l’oubli à Emondeville, près de Montebourg.
Une énorme pyramide de genêts et d’ajoncs surmontés d’une couronne et contenant quelques pièces d’artifice avait été dressée à deux cent mètres environ de l’église.
A huit heures et demie précises, le samedi soir, aussitôt que les cloches eurent égrené leurs derniers sons, la procession s’avança en chantant l’hymne traditionnel de Saint-Eloi, patron de la paroisse, et Monsieur le Curé après avoir béni « la Jonée » y mit lui-même le feu avec un cierge que lui remit un enfant de chœur.
Alors, selon un usage, les coups de fusils éclatèrent tout autour de la flambée de bouais-jan et la foule poussa des acclamations en suivant d’un œil ravi les progrès du feu qui bientôt atteignit le sommet et fit détonner les pétards et les bombes. Aussitôt, le clergé et les assistants entonnèrent le Te Deum, à une distance respectueuse de l’énorme braiser qui colorait de pourpre tout le bourg. Dès que le feu commença à diminuer de force et d’intensité, d’intrépides gamins et de hardis gars, armés de longues perches, se disputèrent l’honneur d’enlever les charbons à demi consumés qu’ils emportèrent chez eux et offrirent à leurs amis pour préserver, suivant la tradition, maison et maisonnée de la foudre, du feu et des maladies.
A l’église, décorée avec beaucoup de goût, de guirlandes, de feuillages et de fleurs, un salut solennel clôtura cette naïve et touchante cérémonie qu’un pieux usage a conservé jusqu’à nos jours ».

Le Bouais-Jan - Mars 1939

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