Le Château d’Arques-la-Bataille


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Arques-la-Bataille

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Fortifications

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Période Médiévale

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Arques-la-Bataille
Le Château d’Arques-la-Bataille © Jean-Claude Girard

Construit sur un éperon rocheux, le château d’Arques-la-Bataille, classé au titre des monuments historiques depuis 1875, a été édifié dans la première moitié du XIIe siècle, sur l’emplacement d’une ancienne motte castrale. C’est dans ce lieu, marqué par l’histoire, au pied de ses remparts, qu’en 1589, le roi de France Henri IV mit en déroute une armée de ligueurs conduite par Charles de Mayenne, comptant plus de 30.000 hommes.

Le château d’Arques fut démantelé dans le siècle dernier. Il n’en reste plus que des ruines informes, qui dominent encore au loin la vallée. Quelques auteurs font remonter ses origines aux Romains, d’autres aux enfants de Clovis ; quelques-uns placent sa construction au temps de Charles Martel et de Pépin. Guillaume le Bâtard, surnommé dans la suite le Conquérant, ayant fait don, à son avènement au trône ducal, du territoire d’Arques à son oncle Guillaume, l’un des fils de Richard II, ce fut ce nouveau propriétaire qui fit élever le château, dont les ruines apparaissent encore aujourd’hui si grandes et si imposantes.

Il avait été construit sur une langue de terre abrupte et fort étroite. Deux profondes vallées, se prolongeant sur ses flancs, lui servaient naturellement de fossés. Ces immenses excavations pouvaient paraître, sous ce rapport, le moyen de défense le plus complet ; cependant, le constructeur ne s’en contenta pas. Il imagina une autre combinaison. Au lieu de placer le mur de ses courtines sur la crête extrême de la colline, il le porta en reculement sur le plateau de la langue de terre, de manière à laisser, de toutes parts, entre cette crête et le mur d’enceinte, un espace vide d’environ quatre-vingts pieds. L’ingénieur semblait renoncer ainsi à l’avantage que lui présentait le choix du terrain, puisqu’il s’éloignait volontairement de ses deux grands fossés naturels, c’est à dire des deux vallons latéraux, et qu’il laissait à un assiégeant, à partir de la crête de la colline jusqu’au pied des remparts, un espace horizontal parfaitement nu, d’une douzaine de toises, sur lequel l’ennemi pouvait asseoir ses machines de siège et ranger se bataillons.
Mais le constructeur du château d’Arques était un homme de génie. Dans cet espace laissé vide, il fit creuser une vaste excavation circulaire, qui était, en quelque sorte, une nouvelle ceinture de fossés jetée autour du château pour l’embrasser et le défendre. Une simple banquette de quelques pieds de large fut laissée entre la contrescarpe de ce fossé et l’escarpe du grand fossé naturel formé par les deux vallées latérales ; si bien que l’ennemi, après avoir gravi, non sans efforts et sans péril, la pente escarpée de la colline pour attaquer le château, une fois arrivé sur la crête, se voyait tout à coup arrêté par un vaste fossé, dont il n’avait pas pu même supposer l’existence du fond de la vallée, et n’avait pas le moindre espace pour dresser ses moyens d’attaque ; car deux hommes à peine pouvaient se tenir sur cette espèce de lame de couteau laissée entre les deux excavations. Là, placés entre deux abîmes, ils étaient exposés à tous les traits des assiégés.
Ce fossé intermédiaire, si ingénieux, mais, en même temps, si extraordinaire et si caractéristique, se retrouve dans presque toutes les forteresses construites à partir de cette époque jusqu’à la fin du douzième siècle ; et, ainsi qu’on l’a très judicieusement remarqué, le château d’Arques et le château Gaillard forment les deux extrémités de la chaîne archéologique : c’est un véritable type d’architecture normande, en tant que fortifications.

L’enceinte principale qui formait le cœur de la citadelle dans le dernier siècle, et qui composait la citadelle elle-même toute entière lors de sa fondation, n’offre plus aujourd’hui dans le cercle de ses murailles, abstraction faite du donjon et de l’ancienne poterne, qu’un espace arasé, couvert de débris sans caractère et étouffé dans les herbes et les ronces.
Un plan de cette citadelle antique avait été dressée sur une très grande échelle, au commencement du dix-huitième siècle, par un ingénieur des armées de Louis XIV. A l’époque où il fut dressé, il existait encore dans l’enceinte une suite de bâtiments adossés contre la grande courtine de l’ouest, et qui servaient au logement du gouverneur. En regard de ces constructions, du côté opposé, était un petit bâtiment dont la place est encore apparente, et qui renfermait un puits pour le service de la garnison. L’eau de ce puits était excellente. On voit, à ce qu’on nous a dit, dans d’anciens comptes, qu’il fallait une corde de cinq brasses pour y puiser l’eau au moyen d’une roue.
Les deux constructions les plus importantes de l’enceinte principale, le donjon et l’ancienne poterne, bien que réduites à l’état de ruines, offrent cependant des restes assez considérables. La poterne, seule entrée de l’ancien château à l’époque de sa création et dans les trois ou quatre siècles qui suivirent, est à l’extrémité nord-ouest de l’enceinte, du côté du bourg d’Arques. Elle se compose de deux murs parallèles de cinq pieds d’épaisseur, qui coupent transversalement la grande muraille circulaire, et qui se projettent intérieurement et extérieurement d’une vingtaine de pieds, de manière à former ce qu’on appelait jadis une barbacane ou poterne. L’arcade de la poterne, regardant l’intérieur de l’enceinte, est en forme de fer à cheval. Cet indice, joint à son peu d’élévation et à l’absence de toute ornementation, appartient à l’architecture du onzième siècle, et doit la faire regarder comme un reste de la forteresse primitive, telle que l’avait construite Guillaume d’Arques. Il en est de même de l’arcade opposée. Cette poterne était surmontée d’un étage qui servait au logement des chevaliers chargés, en temps de guerre, de la garde de la porte du château, à titre de service féodal. Sa plate-forme et ses planchers se sont écroulés ; les murs seuls sont en partie restés debout. Les lances et les cuirasses des hommes d’armes, qui les tapissaient autrefois sont maintenant remplacées par des ronces, par de jeunes pousses d’arbrisseaux et par des branches de lierre qui croissent et rampent capricieusement sur ces gothiques décombres.

Quant au donjon, c’était un fort beau bâtiment d’une forme carrée, sépare en deux à l’intérieur par une muraille épaisse, ayant, dans un des côtés, un grand magasin, une chapelle, une petite chambre, et un escalier pour monter sur la plate-forme. Il y avait, de l’autre côté, un autre magasin de même grandeur que le premier, un puits qui est comblé à quarante toises de profondeur, des petites galeries avec d’autres petites chambres ou prisons pratiquées dans l’épaisseur des murs, et un endroit où était un moulin. Les voûtes de ce donjon étaient fort élevées et faites en ogive ; elle portaient une plate-forme assez belle, qui commandait à toutes les hauteurs environnant la forteresse.

Toutes ce constructions ont disparu ; l’aire du vieux donjon est semée de leurs débris. Il ne reste plus de ce donjon que la masse de blocage, à bain de mortier, qui formait le noyau des murailles. Ce château, malgré l’état de dégradation qui pèse sur lui, présente encore dans plusieurs de ses parties, et revêt sous un aspect général, un air de grandeur et de beauté majestueuse. Rien n’égale peut-être le caractère imposant et grandiose de ses fossés ; sous ce rapport, il n’est pas un seul château qui puisse être comparé au château d’Arques.

Des souvenirs militaires se groupent autour des ruines du château d’Arques, qui en fut le théâtre. D’abord, Guillaume d’Arques, le fondateur de cette forteresse, eut à s’y défendre contre son neveu, Guillaume le Conquérant, qui le contraignit à capituler, après l’avoir réduit à la famine. [...] Dans le douzième siècle (1118), Baudouin, comte de Flandres, trouva la mort sous les remparts d’Arques. S’étant porté avec quelques chevaliers seulement sous les murs de cette forteresse, qui contenait une garnison nombreuse, il fut tout à coup enveloppé par des forces supérieures. En vain il se défendit comme un lion, en vain il se débattit longtemps, quoiqu’il fut couvert de sang et de blessures ; son casque ayant été brisé, un chevalier normand, Hugues Boterel, lui fendit le crâne, et ses compagnons l’emportèrent mourant.
Le château d’Arques tomba, en 1145, au pouvoir de Geoffroy Plantagenet, qui enleva cette forteresse à Etienne, comte de Boulogne. Toutefois ce ne fut pas sans de grands efforts. Le commandement du château avait été confié par Etienne à un Flamand, nomme Guillaume Lemoine. ce chevalier défendit vaillamment avec succès l’importante citadelle qui avait été commise à sa garde. [...] Une flèche lancée au hasard du camp des assiégeants alla frapper à mort, dans une des tours de la place, son intrépide commandant. La mort de Guillaume Lemoine entraîna la reddition de la forteresse, qui rendit Geoffroy Plantagenet maître de toute la Normandie.

Pendant la captivité de Richard Cœur-de-Lion, le château d’Arques fut livré à Philippe Auguste (1194). La première pensée qui vint Richard Cœur-de-Lion, au sortir de sa prison, fut celle de reprendre cette forteresse. [...] L’affaire fut chaude. Les Normands s’étant mis en retraite, un rude combat s’engagea entre les Français et la cavalerie normande. Dans la mêlée le fameux comte de Leicester se précipita sur Mathieu de Marly, et lui traversa les cuisses de sa lance. Mathieu, malgré sa blessure et le sang dont il était couvert, frappa son adversaire dans la poitrine d’un coup de son épieu, et l’envoya mesurer la terre de son corps immense. Le comte ne se releva que pour être fait prisonnier. Vingt-cinq chevaliers de marque subirent le même sort. Richard Cœur-de-Lion n’était pas homme à rester sous le coup d’une défaite. Il attendit le roi de France à la sortie de Dieppe, auprès d’Arques, dans le même lieu où il s’était déjà mesuré avec lui. Là il plaça sa troupe en embuscade, tomba sur l’arrière-garde française et la mit dans une déroute complète. Néanmoins ce ne fut pas par la force des armes, mais en vertu d’un traité, que Richard rentra dans le château d’Arques. [...] Quelques années après, le château d’Arques servit de prison à la princesse Aliénor, sœur d’Arthur de Bretagne, qui fut assassiné dans la tour de Rouen, par son oncle, le lâche Jean Sans-Terre. [...] Peu d’années s’écoulèrent avant que le château d’Arques retombât au pouvoir des Français. Après la mort de Richard, Philippe Auguste se mit en mouvement pour reconquérir sa belle province de Normandie. Déjà Lisieux, Falaise, Domfront, Mont-Saint-Michel, Cantanon, Caen, Bayeux, Rouen, avaient ouvert leurs portes au monarque de France ; la vieille bannière normande ne flottait plus que sur un seul point en Normandie ; ce point c’était le donjon du château d’Arques, qui se rendit, par capitulation, le 1er juin de l’année 1204.

On voit, dans l’histoire, que le château d’Arques demeura français jusqu’au commencement du quinzième siècle. La domination anglaise s’y maintint de 1419 à 1449. Charles VII sacré à Reims, regagna pied à pied, ses états et chassa les Anglais de la Normandie. Le château d’Arques se rendit à Charles VII le 17 septembre 1449, ou du moins la première enceinte de cette forteresse qu’on appelait la Belle, fut forcée ce jour là, et la reddition du château suivit de près.
Les annales du château d’Arques n’offrent rien de bien saillant sous les rois qui succédèrent à Charles VII. Il faut noter, cependant, la petite guerre qui éclata entre Dieppe et Arques. Les habitants de cette dernière localité remarquaient depuis longtemps que le voisinage de Dieppe leur était préjudiciable. De cette jalouse rivalité naquirent des collisions, qui devinrent plus d’une fois sanglantes. Cette petite guerre, qui n’a rien de commun, assurément, avec les coups de lance des héros normands, prit un caractère plus sérieux lors des troubles de la Ligue. De nouveaux jours de gloire se levèrent pour le château d’Arques.

C’est un espace étroit qui servit de champ de bataille à Henri IV et à Mayenne. Ce dernier ne pouvait y déployer son armée, ni profiter, par conséquent, de ses forces supérieures. Il ne pouvait tout au plus y engager que des têtes de colonnes, contre lesquelles la petite armée de son habile adversaire pouvait donner à peu près toute entière. De plus, le canon du château d’Arques plongeait sur ce champ de bataille. mais Mayenne, comptant sur l’avantage du nombre, et partageant le fanatisme enthousiaste de son parti, croyait écraser en quelques instants son ennemi. Cependant le Béarnais, toujours à cheval, allait de Dieppe à Arques, d’Arques à Dieppe, donnant partout des ordres avec une présence d’esprit admirable. Le roi, pour défendre le passage des ponts et de la chaussée d’Arques, avait fait élever des retranchements sur la rive droite de la rivière, à son débouché. Il fit ouvrir, à huit cent pas environ en avant de cette redoute, une tranchée de huit pieds de profondeur, sur dix de large, s’appuyant à gauche, à la Maladrerie de Saint-Etienne, à droite, à la forêt d’Arques, pour couvrir une partie de son front. Deux couleuvrines furent pointées à l’extrémité supérieure de cette tranchée, pour répondre au feu de l’ennemi. [...] Les troupes du roi firent vaillamment leur devoir, ainsi que les braves Dieppois, qui s’étaient joints à elles. Les lansquenets et les autres troupes de Mayenne furent enfoncées. Cependant le duc de Mayenne croyait bien tenir la victoire, parce que sa cavalerie venait de ramener celle de l’armée royale. Mais il se vit arrêter tout court par un brave régiment suisse qui soutint, comme un mur d’airain, le choc des ligueurs sans s’ébranler.
Alors le canon de la redoute d’Archelles et les arquebusiers postés en flanc le long de la haie du chemin creux firent une décharge sur les lances de Mayenne. Henri IV, ralliant à son panache blanc sa vaillante noblesse, la ramena au combat, se précipita sur Mayenne, et porta la mort dans ses rangs. Un grand nombre de cavaliers, pour échapper aux lances royales, se jetèrent dans le marais, s’y embourbèrent et y périrent. Dans le même moment, le brouillard, qui avait voilé l’horizon toute la matinée, se dissipa, et la compagnie des canonniers de Dieppe, qui attendaient impatiemment, du haut du château d’Arques, l’instant de prendre une part active à l’action, découvrit enfin vers midi le champ de bataille, mit le feu à ses pièces et envoya quatre volées, qui, fouettant en plein dans les rangs serrés de la cavalerie de Mayenne, y fit quatre belles rues. En même temps deux couleuvrines, placées au retranchement de la Maladrerie, se mirent à jouer sur les lansquenets et les reitres, et achevèrent la déroute des ligueurs. [...] Ce fait d’armes était un glorieux début pour les armes du Béarnais. Avec sept ou huit mille hommes seulement, il venait de résister à trente mille, et de les forcer de battre en retraite. Ce succès eut un immense retentissement, qui porta une rude atteinte aux coupables espérances de la Ligue.

Depuis cette célèbre journée, le rôle historique du château d’Arques fut à peu près nul. Louis XIV, âgé de neuf ans, et sa mère, la reine régente, Anne d’Autriche, visitèrent le champ de bataille et le château en 1647. [...] Les jours de gloire étaient passés pour le château d’Arques ; bientôt arrivèrent les jours d’abandon et de ruine.
Vers la fin du règne du grand roi, cette forteresse, si longtemps formidable, était désertée et croulait de toutes parts. Dès lors elle avait été jugée impropre au service du roi. Vers le milieu du siècle dernier, on tomba sur le château d’Arques comme sur une proie. Ce fut d’abord un sieur de Clieu qui se fit autoriser à en arracher des matériaux pour bâtir son château de Derchigny, auprès de Dieppe ; puis d’autres particuliers y vinrent voler des pierres ; enfin tous les habitants d’Arques furent admis à venir puiser dans cette immense carrière. En 1793 on mit aux enchères publiques, comme bien national, « trente acres ou environ, en côté et pâtés, y compris l’emplacement et les ruines du vieux château ayant appartenu à l’état-major de Dieppe. » On adjugea le tout à un sieur Reins, d’Arques, pour la somme de 8.300 livres. En 1814, les ruines du château d’Arques échurent au sieur l’ archevêque, qui prélevait un impôt de 20 sous par tête sur les visiteurs. A la mort de cet archer-portier, aux droictz et proffictz, ses héritiers mirent de nouveau le monument en vente. C’était en 1836. La bande noire se préparait à fondre sur le château d’Arques pour en arracher et pour vendre jusqu’à la dernière pierre, lorsque Madame Reiset en fit l’acquisition pour une somme considérable,« s’estimant heureuse, dit un historien, de pouvoir conserver à la France ce monument historique. »


La Normandie Historique, Pittoresque et Monumentale - 1847.
MM. F. Godefroy , Charles Rossigneux et C. Lemercier

Arques la Bataille
Le château d’Arques-la-Bataille © JCG
Arques la Bataille
Les remparts du château d’Arques-la-Bataille © JCG
Arques la Bataille
Le donjon du château d’Arques-la-Bataille © JCG




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