Les Petits Pastoureaux


mots cléMots clé :

Avranchin

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Mont-Saint-Michel

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    Il était une fois, dans une paroisse du diocèse de Liège, “ès Basse Allemaigne”, comme il est écrit dans les vieilles chroniques micheliennes, cinq petits pastoureaux, pieux comme des anges et gentils comme des amours.
    A eux tous ils réunissaient un demi-siècle, à peine, et, comme ils étaient du même âge, c’est dire, n’est-ce-pas, que dix printemps avaient brillé sur leurs fronts.
    Ils n’étaient pas riches les pastoureaux, et les maîtres qui les employaient les avaient pris seulement pour leur pain ; mais ils soignaient si bien les brebis, ils veillaient avec tant d’amour sur les agnelets que, pour les récompenser, un sol leur était donné tous les mois.
    Si les pastoureaux étaient légers en pochette, ils avaient un cœur d’or ; ils économisaient précieusement leurs sols et, à Pâques, ils remettaient l’argent à leurs parents, qui miséraient, chargés de famille, dans un village voisin.
    Ils n’avaient jamais voyagé les pastoureaux ! Jamais, ils n’avaient franchi les limites de leur grande plaine, s’étendant à perte de vue, auteur d’eux, mer immense de moissons blondes, où les bleuets s’étoilent, où rougissent les coquelicots. Ils ne quittaient pas un seul instant, les jolies bêtes dont ils avaient la garde, et ils étaient avec elles aussi vigilants et si doux que les chiens n’avaient jamais l’occasion de montrer leurs crocs aux brebis ou aux moutons.
    Ils n’avaient jamais voyagé les pastoureaux : Et voilà qu’un beau jour, (on ne sait trop ni pourquoi ni comment) , l’idée leur vint d’aller en pèlerinage au Mont Saint-Michel de Normandie.
    Maîtres et parents leur firent mille remontrances ; on leur représenta les dangers de la route, l’éloignement du but, la saison qui devenait mauvaise ...
    Ils n’écoutèrent personne ; et, un beau matin, ils partirent tous les cinq, avec trois sols en poche ; (c’était Jean Leblond, le plus raisonnable, qui portait le trésor) avec un gros pain sur le dos, de l’eau dans leurs gourdes et avec un grande foi dans leurs jeunes cœurs !
    Ils traversèrent des plaines, franchirent des collines et s’aventurèrent dans des forêts profondes ; mais saint Michel les protégeait visiblement, car ils ne firent la rencontre ni de loups voraces, ni d’hommes méchants, ni de voleurs.
    Au contraire, ils trouvèrent toujours sur leur route des sources fraîches pour se désaltérer, de braves gens pour leur indiquer le chemin et des granges hospitalières pour passer les nuits.
    Enfin, après un mois de marche, Ils arrivèrent à Beauvoir, sur le bord de la grève.
    Au milieu de la mer qui étincelait aux premiers rayons du soleil, le Mont Saint-Michel se dressait, immense et majestueux ; les flots chantaient un hymne de gloire et d’amour sous les remparts aux tours crénelées et aux échauguettes pointues ; au sommet, l’abbaye couronnée par sa basilique à la flèche ajourée, svelte et gracieuse, découpait sur le ciel bleu ses murailles dorées par l’aurore.
    Enfin, la mer baissa, abandonnant dans sa retraite rapide, les grèves blanches et luisantes ; suivant alors une longue file de pèlerins venant d’Avranches , les pastoureaux, pieds-nus, les mains jointes et les yeux baissés, montèrent à l’abbaye et ,dévotement, entendirent la messe.
    Ils prièrent longtemps, avec ferveur, pour leurs parents, pour leurs maîtres et pour eux-mêmes, sans que leurs oraisons fussent distraites par toutes les merveilles surgissant autour d’eux.
    Puis, ils sortirent de l’abbaye, désireux de prendre un peu de nourriture, afin de réparer leurs forces en vue du retour prochain et ils se mirent en quête d’une hôtellerie modeste.
    Ils hésitèrent longtemps, ayant l’embarras du choix. De chaque côté de l’étroite rue, ce n’étaient qu’hôtelleries, pleines de rumeurs joyeuses et d’où s’échappaient des fumets délicieux. Au-dessus des portes étaient accrochés de beaux tableaux représentant saint Julien, sainte Barbe, saint Pierre, saint Jacques, saint Yves ; sur l’un, une croix d’or étincelait ; sur l’autre un pot de cuivre étalait sa panse miroitante ; plus loin, une auberge avait pour enseigne un cornet comme en portent les riches pèlerins ; à côté, on voyait un poisson surmonté d’une tête humaine : c’était la Sirène, la meilleure hôtellerie du Mont. Ils rirent de bon cœur devant une autre grande auberge A la Truie qui file. L’enseigne représentait une truie tenant une quenouille entre ses pieds et tirant le fil avec son groin !
    Ils entrèrent, enfin, dans une hôtellerie de plus modeste apparence qui leur semblait être en rapport avec leur bourse : A la Croix de Pierre.
    Ils furent enchantés du repas ! Jamais ils n’avaient fait si bonne chère. Le gargotier, poli et empressé ( Jean Leblond avait eu soin, en entrant, de faire sonner les sols au fond de sa poche), leur servit des coques plus grosses que des noix, des huitres frites, prise, le matin, sur le banc de Tombelaine et larges comme la main ; ils se pourléchèrent les lèvres en mangeant des tranches de saumon grillé et, pour rôt ils eurent un gigot de pré salé. Le cidre pétilla, clair et mousseux, dans les moques fleuries aux jolies et amusantes devises normandes.
    Cependant, ils se régalèrent bien, ils furent raisonnables et ne burent pas trop ; ils se rappelèrent, à temps, que la gourmandise était un pêché capital et qu’ils perdraient tout le fruit de leur pèlerinage, s’ils commettaient la moindre faute.
    Aussi, les cinq pastoureaux, le dîner terminé, étaient-ils rassasiés sans avoir l’esprit dérangé et, les grâces dites, ils demandèrent à l’hôtelier ce qu’ils leur devaient.
    — « Pour vous, enfants gentils, dit l’aubergiste, c’est dix sols seulement ! »
    — « Dix sols ! », s’écrièrent en chœur les pastoureaux.
    — « ça ! grommela le patron de la Croix de Pierre, de quoi vous plaignez-vous ! Dix sols pour avoir servi à cinq affamés un repas aussi plantureux, avec du cidre à discrétion ! Dix sols ! c’est pour rien et j’y perds ! Garçonnets, payez vite, car d’autres pèlerins attendent que votre table soit desservie."
    — « Brave homme, doux hôtelier, dit Jean Leblond avec des larmes dans la voix, notre fortune n’est point grosse ; vous nous servîtes bien et ce n’est pas cher ; mais nous n’avons entre nous cinq que trois sols ; prenez-les. »
    L’hôtelier entra dans une violente colère :
    — « Oh ! s’écriait-il, — et il ameutait tout le monde, — Oh ! les vilains enfants, les grigoux, les papelards, les sacrilèges ! Osez venir prier Monsieur saint Michel et filouter, après oraisons, le pauvre monde ! Pas de grâce pour ces vauriens, pour ces petits truands ! »
    Les pastoureaux se mirent à pleurer ; et l’impitoyable aubergiste leur criait en leur distribuant des taloches et en leur tirant les oreilles :
    — « Ah ! vous croyez vraiment en être quittes à si bon compte ! Venez ça, que je vous conduise à coups de fouet, devant Monsieur le Prieur. Votre ruse vient du diable et c’est une grivellerie. Elle vous coûtera cher et vous resterez au plus noir des cachots de la forteresse jusqu’à ce que m’ayez donné mes dix sols ! »
    Or, pendant que l’hôtelier exaspéré les rudoyait ainsi, une servante ôtait la nappe de la table où les pastoureaux avaient pris leur repas ; et, comme la domestique en secouait les miettes, dix sols, tous neufs et clairs comme de l’or, tombèrent sur le pavé !
    La colère de l’aubergiste s’apaisa aussitôt :
    — « Voyez, dit-il d’une voix moins bourrue, comme ces pastoureaux mentaient effrontément ; ils voulaient me faire une farce ; elle a trop durée pour eux, car leurs yeux sont rouges et leurs oreilles cuisantes ! »
    Les pastoureaux jurèrent qu’en vérité ils n’avaient que trois sols et qu’ils ne s’expliquaient pas comment les dix sols se trouvaient sur la table.
    Réflexion faite, tous les assistants que cette scène avaient attirés dans la salle de la Croix de Pierre, comprirent que saint Michel venait de faire un miracle et les pastoureaux joyeux montèrent, à nouveau, jusqu’à l’église abbatiale, pour remercier de sa providentielle intervention le grand archange qui prend en pitié les faméliques pèlerins.


    Les Légendes du Mont Saint-Michel
    Etienne Dupont - 1926
    Graphie conservée.



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