Le Châtiment du Sacristain Drogon


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Avranchin

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Mont-Saint-Michel

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Depuis deux ans, Drogon, frère d’un ordre mineur, est sacristain de la basilique du Mont Saint-Michel ; et les religieux, malgré leur charité et leur indulgence, ont été forcés, plusieurs fois déjà, de lui faire des remontrances.
Certes l’église est bien tenue ; les ornements sont conservés soigneusement ; les missels laissés à la garde de Drogon sont présentés à chaque office, ouverts aux pages voulues, sur les pupitres de l’autel ; il connaît à merveille son cérémonial et, grâce à lui, aux fêtes solennelles, tout se passe selon les règles de la liturgie. Dans les burettes, le vin est toujours clair et les navettes d’argent ne renferment que de purs grains d’encens ; les objets du culte sont étincelants et les linges sacrés, depuis l’amict jusqu’au corporal, sont éblouissants de blancheur.
Drogon dispose de deux aides ; ce sont deux orphelins que les moines ont adoptés et qui, un jour peut-être, seront, eux aussi, les serviteurs de Dieu, parce qu’ils sont doux et Pieux.
Pourquoi donc le vénérable abbé fait-il, souvent, de sévères remontrances au sacristain ?
C’est que Drogon n’est pas toujours suffisamment recueilli, quand il prend soin de l’église ! Il souffle trop bruyamment sur les cierges ; il dépose avec une vivacité exagérée les chandeliers et les vases sacrés sur le marbre des autels ; il remonte avec une précipitation trop grande, les lampes suspendues à la voûte du Lieu-Saint. Il se hâte, quand il époussète les balustres, les stalles et les confessionnaux ; et chose plus grave, l’abbé et les bénédictins ont remarqué qu’il s’incline à peine, quand il passe devant l’autel de Monsieur saint Michel en la Nef. Voilà pourquoi Drogon a reçu du bon abbé plus d’un sévère avertissement. Il a bien promis de se corriger. Il n’a pas eu besoin de dire à l’abbé que ses manquements étaient involontaires et irréfléchis. Tous les bénédictins savent que Drogon pèche par étourderie. Mais la légèreté n’est pas permise dans le temple du Seigneur, ni à l’égard du glorieux archange. Quel contraste avec les jeunes aides, dont les génuflexions sont profondes, quand ils passent devant les autels, en faisant une petite prière.
En vérité, Drogon est incorrigible. Pas plus tard qu’hier, le prieur claustral a été obligé de l’admonester devant quelques fidèles ; trois fois de suite, il a passé, sans sourciller, devant la statue de saint Michel.
Les moines en seront-ils réduits à lui imposer un autre service ? Ils veulent attendre encore ; l’abbé espère toujours que l’archange inspirera au sacristain de meilleurs sentiments ...

Ce soir là, le 29 septembre de l’an 1045, Drogon s’était retiré dans sa cellule, qui communiquait avec la sacristie par un corridor donnant aussi accès à l’église. Soudain, il crut entendre un léger bruit dans la basilique. Il prêta l’oreille et entendit aussitôt un bourdonnement de voix. Certainement, quelqu’un parlait dans le chœur. IL maugréa contre ses aides. C’était, sans doute, ce petit sot de Nicolas qui, ayant fermé l’église, à la chute de la nuit, y avait retenu des fidèles attardés ! ce n’était pas la première fois que le fait se produisait ; la semaine dernière encore. Drogon avait dû se relever pour faire sortir une femme qui avait été enfermée par mégarde. L’abbé s’était justement montré mécontent. Il était imprudent de laisser quelqu’un dans la basilique. On pouvait très bien voler les reliquaires ou forcer les troncs, dans lesquels les pèlerins déposaient leurs offrandes. Drogon se précipita vers l’église. Un beau clair de lune, entrant par les grandes ouvertures romanes, inondait d’une clarté bleue l’immense vaisseau ; et Drogon aperçut , au pied de la statue de l’archange, trois pèlerins, drapés d’un long manteau qui priaient dévotement, à voix basse. C’était une angélique rumeur qui montait vers le ciel. Le sacristain, avant d’intervenir et pour mieux prendre en défaut le jeune Nicolas, se rendit aussitôt dans la chambrette de l’enfant qu’il réveilla avec brutalité.
— « Es-tu bien sûr de n’avoir pas enfermé quelqu’un dans l’église ? " » lui demanda-t-il, brusquement.
— « Oui, lui dit l’enfant, car j’ai bien regardé partout. »
— « Vilain menteur, s’écrie Drogon en secouant Nicolas ; lève-toi ; allons, plus vite que cela ! », et il le jetait hors du lit.
Puis, lui tirant l’oreille, il l’entraîna vers l’église.
L’enfant protestait toujours, très humblement.
— « Regarde, petit grimaud », lui dit Drogon, en lui montrant de la main les trois pèlerins agenouillés devant l’autel.
— « Mais je ne vois rien !, protesta l’enfant. Il n’y a personne dans l’église. »
— « Ah ! tu ne vois rien, pendard ! Ah ! Il n’y a personne dans l’église ; tiens, y a-t-il une gifle sur ta joue ? »
Et, ce disant, il donna un soufflet à l’enfant.
Puis il le saisit par le bras et le conduisit vers l’autel pour lui faire honte devant les pèlerins qui priaient toujours et qui n’avaient pas tourné la tête au bruit du soufflet. Drogon passa devant la statue sans s’incliner. Il reçut aussitôt d’une main invisible, un formidable soufflet qui claqua bruyamment dans l’église et qui le renversa par terre, où il resta, quelques minutes, étendu sans connaissances ; tandis Que Nicolas priait l’archange de toute son âme, car l’enfant avait compris qu’un événement extraordinaire venait de s’accomplir.
Quand Drogon se releva, encore tout étourdi, les trois pèlerins avaient disparu ; or, toutes les portes étaient bien fermées !
Le malheureux sacristain, à moitié mort de peur, s’en fut aussitôt trouver le vénérable abbé et il lui raconta ce qui s’était passé.
Il fut évident pour tout le monastère que le soufflet était une punition infligée à Drogon par l’archange, que les trois mystérieux pèlerins, visibles seulement pour le sacristain, étaient trois anges envoyés sur terre par le Seigneur et que la main puissante et rapide qui avait souffleté Drogon était bien celle du Très-Haut Protecteur de l’abbaye.
L’émotion de Drogon fut telle qu’il tomba malade ; il fut à deux doigts de la mort ; mais les soins et les prières des bénédictins le sauvèrent. Quand il fut mieux, l’abbé lui donna l’ordre de se rendre aux îles Chausey, qui dépendaient de l’abbaye et Drogon y termina tranquillement ses jours.

Cette aventure merveilleuse fut consignée sur les registres des Actes du monastère, à côté de celle de ce jeune frère, qui n’avait point voulu boire d’eau où avait été plongée la tête de saint Aubert. Mais, plus heureux que le bénédictin incrédule qui succomba à la fièvre pour avoir douté d’un liquide sanctifié, Drogon vit son mal disparaître peu à peu, Dom Huynes nous apprend même de quelle maladie fut atteint, par punition, l’infortuné sacristain ; mais il se trompe, en traduisant par jaunisse, l’expression latine du manuscrit. Le corps de Drogon, est-il dit, fut envahi par des écrouelles : « Regio morbo perfusus fuit. »
L’air salin et chargé d’iode, qui entoure les îles Chausey, triompha de ces humeurs répugnantes. De cette sauvage Thébaïde, le pauvre sacristain ne fut pas abandonné : « les frères, dit l’annaliste, luy firent porter avec grand soin tout ce qui lui estoit nécessaire, admirans, cependant , les terribles jugements de Dieu lesquels, quoy-qu’ils en soyent quelquefois occultes, ne sont, toutefois, jamais injustes. Quant à ce religieux, il passa en l’isle susditte le reste de sa vie, faisant pénitence de ses faultes et y finit heureusement ses jours, ayant été guéri de la maladie, quelque temps auparavant. Ceux qui liront cet exemple ou l’entendront lire apprendront, s’il leur plaît, à se comporter sagement dans l’église et à ne pas s’y pourmemer, comme ils le feroient dans les halles ou places publiques, de peur qu’il ne leur arrive un semblable chastiment, ou que Dieu, endurant leur insolence durant cette vie, ne les punisse rudement après la mort, s’ils ne s’amendent et n’en font pénitence. »


Les Légendes du Mont Saint-Michel
Etienne Dupont - 1926
Graphie conservée.



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