Un Remord de Prince


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    Le roi Henri d’Angleterre, voulant assurer sa couronne à sa fille Mathilde, veuve de l’empereur d’Allemagne, la maria en 1129 à Geoffroy Plantagenest, alors comte d’Anjou, de Touraine, etc., etc. Geoffroy comptant sur la royale parole de son beau-père, avait espéré recevoir de lui, en attendant sa mort, des dignités et des domaines. Mais oublieux de ses promesses , Henri ne se montra bientôt occupé que du soin de se soustraire à ses engagements. Aussi vit-on le gendre lever très-haut l’étendard de l’insurrection et marcher à la tête d’une troupe formidable contre le beau-père. Cette révolte fut arrêtée par la mort de Henri, qui vint mettre un terme à la guerre civile. Geoffroy avait déjà à cette époque deux fils de Mathilde.

    Le monarque anglais eut à peine fermé les yeux que son neveu Etienne, qui d’abord avait lui-même reconnu la royauté de la princesse Mathilde, rassembla ses partisans, forma une bande armée, qui se grossit de tous les ambitieux, de tous les mécontents, et se proclama lui-même roi d’Angleterre. Puis, pour accomplir jusqu’au bout cette audacieuse entreprise, il conféra à Eustache de Boulogne, l’une de ses créatures, le titre de la couronne de Normandie. Le roi de France, Louis VII, dont ces désordres favorisaient les desseins, les encouragea de tous ses efforts, et se hâta de donner son assentiment à cette double usurpation en reconnaissant Eustache pour duc de Normandie. Geoffroy cependant ne perdit pas courage ; fort de son bon droit, il déploya une prodigieuse énergie et, après s’être emparé au nom de sa femme de plusieurs places importantes, il se trouva en 1143, maître du duché tout entier, dont les seigneurs particuliers lui firent leur soumission. Durant cette lutte, Mathilde combattait toujours pour reconquérir la couronne d’Angleterre. Les Normands, fatigués des guerres civiles, se rallièrent avec empressement à un prince dont les vertus promettaient de faire et firent en effet leur bonheur.

    Par un de ces revers du sort si communs, celui qui rendait son peuple heureux était loin de jouir lui-même du bonheur, il était sujet à des accès de tristesse profonde auxquels il semblait parfois s’abandonner avec un douloureux bonheur, lorsqu’il était sans témoin. Ceux qui l’approchaient, attribuaient cette mélancolie aux soucis qui accompagnent trop souvent la grandeur, et aux ennuis que l’état de l’Angleterre devait encore lui causer. ; mais un seul homme soupçonnait qu’il y avait là autre chose qu’un chagrin d’ambition, et que le cœur du duc nourrissait une de ces peines cachées qui tuent souvent leurs victimes après les avoir cruellement torturées. Cet ami qui lisait dans l’âme de son maître, à travers le mystère dont celui-ci s’efforçait d’envelopper ses douleurs, était le jeune Guillaume de Montgommery, comte d’Alençon.
    Ce n’était pas sans motif que le duc l’avait distingué et admis dans sa familiarité. Issu d’une race toujours illustre, Guillaume ne démentait point son nom ; en toute occasion, on l’avait vu combattre pour son maître, se jeter au devant des coups qui le menaçaient et repousser avec horreur les offres que lui avait faites le ministre de l’usurpateur Etienne. Aussi, lorsque Geoffroy eut chassé Eustache, il appela près de lui Guillaume, et s’en fit, ce que les grands ont rarement, un ami.
    Maintes fois, avec la plus admirable délicatesse, Montgommery avait essayer d’amener son suzerain à une confidence qui l’eût peut-être soulagé. Lorsqu’il cherchait à le consoler, Geoffroy lui serrait la main en secouant la tête et ne lui répondait pas.
    Un jour que le duc se trouvait au château de Falaise, dont il aimait le séjour, Montgommery le surprit abîmé dans sa rêverie.
    — Toujours triste, seigneur, malgré vos succès ?
    — Oui, Guillaume, oui, toujours triste, car je ne saurais avoir comme vous le cœur léger ?
    — Vous pensez peut-être à votre noble épouse ?
    — Une douleur de plus ! Mathilde combat pour une cause bien difficile ! — Oh ! dire que partout on me proclame le vertueux, le fortuné !
    — Sire, quel prince est le plus heureux ? Vous possédez une des plus belles provinces des Gaules, et une bataille favorable livrera l’Angleterre à votre épouse.
    — Eh ! sont-ce là des consolations !... il y a des maux qui étreignent le cœur bien plus rudement que l’ambition !... Ces maux-là, jeune homme, puissiez-vous ne jamais les connaître, car on les nomme des remords !...
    — Seigneur !...
    — Guillaume, vous êtes le plus loyal serviteur qui jamais ait servi un prince, vous êtes le meilleur ami que le ciel m’ait donné ; — vous ne direz donc rien de ceci ; — trouvez-moi un ministre de Dieu qui sache guérir ces maux ; j’ai eu recours à tous les moyens humains, mais je le sens chaque jour davantage, le ciel seul peut me rendre le repos.
    le comte d’Alençon, à cette révélation inattendue, fut vivement ému, car il était trop attaché à son prince pour ne pas partager tous ses ennuis. Après un moment de silence :
    — Sire, dit-il, je connais un saint homme dont les paroles, les conseils et les vertus n’ont jamais fait défaut aux cœurs souffrants. Cet homme de bien se nomme Jean de Neuville ; vous le connaissez aussi, il est évêque de Séez, et si vous relevez de lui pour le spirituel, il est votre vassal pour le temporel.
    — Merci mon féal, merci ; c’est encore à vous que je devrai la fin de ces tourments ; oh ! vous êtes un bon, loyal et sage conseiller, accordez-moi donc de nouveau service, rendez-vous en personne près du vénérable Jean, et obtenez qu’il vous accompagne jusqu’ici.
    — Comptez sur moi, mon prince, je pars et ne reviendrai pas seul.

    Trois jours après en effet, un exprès vint annoncer que l’évêque de Séez s’était mis en route vers Falaise, où bientôt il rendrait ses hommages au prince. A cette nouvelle, Geoffroy eut voulu voler à sa rencontre, mais le cérémonial s’opposait à cet empressement. Il lui fallut attendre, dévoré d’impatience, cette entrevue solennelle. Plus le moment approchait, plus son agitation s’accroissait ; il se promenait à pas précipités dans la vaste salle du château, portant fréquemment avec violence la main à sa poitrine et à son front ; et, pour na pas être vu dans cet état d’anxiété ; il avait recommandé de le laisser seul. Jamais ses traits n’avaient été aussi altérés, ni son front aussi pâle.
    Enfin la portière se leva, pour donner entrée à un homme aux cheveux blancs, au maintien sévère et noble, revêtu d’un costume épiscopal : c’était Jean de Neuville . — Il allait rendre à son suzerain le salut respectueux qu’il lui devait ; Geoffroy l’arrêta et, s’inclinant lui-même :
    — C’est à moi de m’humilier, mon père ! Il le fit asseoir sur son propre siège, et s’agenouilla : — Ecoutez, et ne me maudissez pas ! C’est une horrible, une affreuse confession ; écoutez, car il faut que vous me soulagiez du remords qui m’étouffe ! — le prince avait peine à parler, il pressai t les mains du prêtre dont le regard compatissant cherchait à la calmer.
    — La miséricorde du Seigneur des Seigneurs est aussi infinie que lui ! Rassurez-vous, mon files, et parlez ...
    — J’avais dix-sept ans, mon père me donna le titre de comte d’Anjou. Le premier effet de cette dignité fut de m’inspirer le désir de faire le bien ; mais la position des princes est bien différente de celle des autres hommes ! Les séductions les entourent, les viennent chercher, et, s’ils veulent satisfaire leurs passions, on s’empresse à leur en donner les moyens. — Geoffroy soupira en serrant ses tempes de toute la force de ses mains. - A l’âge que j’avais le cœur bat bien fort ... O mon père, priez pour moi ! — On me répétait sans cesse que j’étais un cavalier accompli, que mes cheveux blonds étaient les plus fins, les plus soyeux, ma taille la plus élancée, ma voix la plus douce, mes manières les plus gracieuses, mon regard le plus irrésistible. — On me rendit vain et orgueilleux. — Mais, voyez-vous, mon front s’est ridé à vingt ans, mes cheveux ont blanchi avant l’âge ; je ne presse jamais sans remords Mathilde dans mes bras ! — Il me semblait, misérable pécheur que j’étais, que je mourrais si je ne pouvais une fois seulement, verser dans le sein d’une femme le feu qui me dévorait !... Vous frémissez, mon père ?
    — Continuez, mon fils, répondit l’évêque, en proie à une grande émotion.
    Le duc tomba, le front prosterné à terre. Jean le releva, voulant le faire asseoir ; mais il reprit :
    — Il y avait à ma cour un vicomte dont la jeune femme était un modèle de beauté ... Pourquoi vous en dire plus ? ... Je séduisis la femme de mon serviteur ...
    — Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! s’écria l’évêque, pardonnez à cet homme, qui rouvre la plus cruelle de mes blessures !
    — Mon père ? ...
    — Continuez, continuez, prince ! et dites la vérité, toute la vérité.
    — Je la dirai, mon père. — Cette femme eut un fils !... Et comme le vicomte vint me reprocher sa honte, moi qui avait eu la force de le déshonorer, je n’eus pas le courage de supporter ses plaintes ni ses imprécations ; une arme était là, sous ma main ...
    — Tu l’assassinas ! Geoffroy Plantagenest, séducteur et meurtrier !
    — Oh ! priez Dieu pour moi !
    — O Geoffroy ! assassin de mon neveu, séducteur de ma pupille, tu as bien fait de me choisir pour confesseur, car moi seul je puis t’absoudre. — Et qu’est devenu ton enfant ? — Le ministre s’était levé de son siège ; sa figure était plus imposante et plus noble encore que de coutume, ses yeux lançaient des regards de feu.
    — Mon enfant !... O mon père, c’est là une de mes plus cuisantes douleurs. Du moment que j’eus frappé son époux, l’amour de la vicomtesse se changea en horreur pour moi qui avait abaissé un couvercle de cercueil sur son existence ; elle voulut partir avec notre fils, ce fut une lutte affreuse entre elle et moi : je saisi la pauvre petite créature par le poignet, mais je sentis ses faibles membres se briser sous mon étreinte de fer, j’en eus pitié ; je la rendis estropiée à sa mère ... Elle partit, et, depuis ce jour, où je restais seul avec mes remords, je n’ai plus entendu parler d’elle ni de mon enfant. — La couronne qui ceint mon front n’a pu empêcher mes cheveux de blanchir, ni mon bonheur de mourir avec et homme, et il y a du sang qui crie vengeance contre le meurtrier ! Mon père, mon père, ne feriez-vous pas entendre à mon oreille des paroles de pardons ?
    Jean étendit ses mains tremblantes sur la tête du prince agenouillé.
    Geoffroy, je suis un pauvre vieillard, qui n’avait pour toute famille et pour toute consolation que la fille de ma sœur ; une ange qu’elle m’avait remise en mourant ... Je l’avais élevée dans la crainte du Seigneur, je lui avais appris à marcher dans le chemin de la vertu ; un homme se trouva que je jugeai digne d’être son époux ... Il l’était en effet... Mais son bonheur ne devait durer pour elle autant que sa vertu ; tu lui pris sa vertu, elle perdit son bonheur ! Brisée de douleur, elle se réfugia dans un cloître, et bientôt j’appris que son séducteur avait deux morts à se reprocher : la douleur l’avait tuée !... - Ah ! dans ce moment-là, Geoffroy, je vous maudis en apprenant de sa bouche et votre crime et sa faute. — Depuis, j’ai prié Dieu de vous pardonner ; je l’ai conjuré d’amener le repentir en votre cœur et je vois qu’il m’a exaucé. Mais comme à toute faute il faut une peine ; voici ce que son esprit saint m’ordonne de vous dire :
    « Geoffroy, il y eut autrefois un monarque saint qui pécha comme vous ; il séduisit la femme de son sujet, et fit périr celui-ci. Mais le Seigneur vengea la mort d’Urie, l’enfant de David mourut, et le roi fit pénitence, alors il lui fut pardonné.
    « Quand vous m’avez rappelé votre faute, je me suis senti saisi d’horreur ; mais votre repentir m’a touché, votre douleur m’a ému, je me suis souvenu de celle qui vous pardonna en mourant. — A cette heure donc, voici ce que je vous déclare : vous Geoffroy Plantagenest, vous fils de roi, vous mourrez ayant été père d’un roi, gendre d’un roi, époux d’une reine, sans être roi vous-même . Et, encore, vous fonderez un monastère sous l’invocation de sainte Marie et de saint André, avant de pouvoir vous regarder comme absous.
    L’évêque s’inclina et sortit.
    Une heure après, Guillaume de Montgommery, inquiet du silence qui régnait dans la salle, s’aventura à lever la portière. Geoffroy était à genoux, immobile devant une croix. Le comte entra ; le prince le voyant, alla à lui et lui annonça son intention de fonder un monastère dans le Gouffern, le priant de prendre à son nom la direction des travaux ainsi que la donation à ce couvent, d’une partie de la forêt de Gouffern.

    Environ six mois après, l’église était terminée. Dès-lors, les bois des environs s’appelèrent bois de Saint Andrieu .
    Jean fit venir de Citeaux, dix religieux, commandés par l’un des plus distingués de l’ordre, auquel on donna le titre d’abbé.
    Au jour de la dédicace, tous les seigneurs du pays, les comtes, vicomtes, les écuyers accoururent pour voir bénir le monastère que fondait Guillaume de Montgommery. Seul, le duc Geoffroy manquait à la cérémonie. Mais quand elle fut terminée, quand toute la foule se fut écoulée, quand le temple fut désert, l’abbé qui se promenait dans la nef aperçut, derrière une colonne près de la porte, un homme vêtu de noir, le visage caché d’un crêpe comme un pénitent, priant pieusement et si humblement que nul ne l’avait remarqué dans la foule. Il s’approcha doucement, et touchant de son anneau le front de l’étranger :
    — Mon frère, le Seigneur soit avec vous !
    A cette voix pure et sonore, le pénitent leva les yeux ; il regarda stupéfait la bague du religieux, puis, ayant vu sa main gauche déformée :
    — Béni sois-tu, mon fils ! s’écria-t-il, en arrachant son voile. — C’était Geoffroy ! La bague, il l’avait donnée autrefois à celle dont il avait tué l’époux.
    Henri, fils légitime de Geoffroy, ayant atteint sa majorité en 1148, le duc lui céda sa couronne après un règne remplit de bienfaits.
    Plus d’une fois ensuite, Geoffroy vint respirer un moment de bonheur à l’abbaye de Saint-André et y goûter un peu de calme que les grandeurs ne lui avaient pas donné.

    A ce jour-ci, elle est bien déchue la brillante demeure des moines de Saint-André. Si jamais vous visitez ce canton, après avoir arpenté bien des champs, des montagnes rocailleuses, des rochers arides, vous arriverez dans un bois que vous parcourrez quelque peu, et, devant vous, au détour d’un sentier, se présentera une immense muraille par dessus laquelle se montre la pointe effilée d’une tourelle. L’enceinte, hélas ! est pleine de débris, un seul bâtiment reste debout.
    Mais tout est encore grand et beau, au milieu de l’horizon des montagnes vertes de la forêt ; les souvenirs et les grands noms attachés à ces débris emportent l’esprit à travers l’espace ; malgré soi, l’on se surprend à rêver ces choses qui ne sont plus ; on réédifie cette belle chapelle dont il reste si peu des gothiques ogives, et l’on maudit cette triste manie de spéculer, par laquelle les pierres des ruines sont rangées par mètre pour être vendues aux maçons.
    Les fouilles opérées dans l’enceinte de l’abbaye ont fourni au musée de Falaise plusieurs pièces remarquables, entre autres, des boîtes de plomb, ayant renfermé des cœurs embaumés. Sur un morceau de vélin fort ancien, conservé aussi dans ce musée, on lit :

    « Dedicatio ; ecclesiœ sanctœ Mariœ, sanctique Andrœ in Gofferno acta est hoc anno ab incarnatione Donimi, millesimo centesimo quadragesimo tertio, decimo tertio calendas octobris, Joanne espiscopo regente ecclesiam sagiensem, regente in Galliis rege Ludovico septimo, precipante in Normanniaâ duce Gaufrido. »

    Cette inscription, tracée en lettres rouges et noires, n’est pas de l’époque de la fondation, mais elle doit en être assez rapprochée ; voici la traduction :
    « Dédicace ; — de l’église de Sainte-Marie et de Saint-André en Gouffern, — elle a eu lieu l’an de grâce 1143, le treizième jour avant les calendes d’octobre (19 septembre), sous le pontificat de Jean, évêque de Séez, Louis VII étant roi de France, Geoffroy duc de Normandie. »

    Il y a encore dans la forêt de Gouffern deux autres abbayes, l’une de ces dernières étaient de même consacrée à saint André, mais il ne renfermait que des femmes. En parcourant le Gallia Christiana, on sera surpris des dotations innombrables faites successivement à saint André.


    Légendes et Traditions de la Normandie
    Octave Féré - 1843
    Graphie conservée.



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