La Clameur des Moines


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Avranchin

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Mont-Saint-Michel

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    Roger, deuxième du nom et onzième abbé du Mont Saint-Michel, « homme docte, de grande religion et en tout capable de gouverner un monastère » a le cœur plein de tristesse.
    Il a su, par sa fermeté, ramener l’ancienne discipline et rétablir l’ordre de saint Benoît ; il a pris soin de la gestion du temporel ; il a régularisé des ventes mal faites par un prédécesseur arrogant et brouillon ; il a transigé habilement dans plusieurs procès douteux, intentés à la légère. Il s’est occupé de reconstruire des édifices ruinés par le feu du ciel. Grâce à lui, le chartrier s’est enrichi de nouveaux parchemins et la bibliothèque d’importants manuscrits.
    Il a surmonté des obstacles sans nombre ; aujourd’hui, il est en butte à l’animosité d’un seigneur voisin, le baron Thomas de Saint-Jean.
    Roger vient d’apprendre que cet homme puissant et redoutable , obligé, par un contrat en due forme, à payer, annuellement, une redevance de vingt sols à l’abbaye, ne veut pas verser cette somme ou se libérer en nature. Il a refusé net de payer ce qu’il doit au monastère. Un frère a été dépêché vers lui. Il l’a reçu avec mépris. Bien plus, par ses mensonges, il a excité contre les moines plusieurs de leurs vassaux. Journellement, il ravage leurs terres. Hier, c’était une grange de dîme qui flambait de l’autre côté de la baie, en Bretagne, auprès de Saint-Méloir-des-Ondes ; aujourd’hui, une troupe de soudards et de gens sans aveu a dévasté les biens que l’abbaye possède à Saint-Pair et à Genêts. Les bois superbes qui couvrent les collines de Champeaux sont ravagés par les brigands qu’il arme et qu’il conduit. Nouveau défi : le méchant baron vient de faire bâtir un château fort, presque au sommet de l’abrupte falaise qui se dresse en face du Mont-Saint-Michel et qui domine les grèves. De là, comme un aigle de son aire, il pourra , à loisir, fondre sur les fiefs de l’abbaye et y porter la ruine et la désolation.
    Contre cet homme sacrilège, Roger se sent désarmé ; les remontrances ont été accueillies par des moqueries ; les supplications se sont brisées contre l’impiété de cette brute. Opposer la force à la force ? Mais le pouvoir dont l’abbaye dispose est infime auprès de celui que possède le baron ! les populations l’exècrent, mais craignent sa colère. Quelques brigands déterminés suffisent à terroriser tant d’honnêtes gens ! Et puis, le Mont fut-il en état de se défendre par les armes il répugne à l’abbé de faire couler du sang sur ce pays où il en a été répandu des flots, à l’époque récente des luttes fratricides entre les fils de Guillaume, roi d’Angleterre. ! Certes, l’abbé n’aurait qu’un mot à dire pour rassembler autour de la bannière de saint Michel ses fidèles vassaux de Bretagne et de Normandie ! ... Il n’ordonnera qu’à la dernière extrémité de sonner cette puissante cloche d’alarme que Ranulphe baptisa du nom de Rollon et qui tinte le sinistre tocsin, quand l’abbaye est en péril.
    Roger aime mieux toucher le cœur de Dieu et triompher de ses ennemis par la prière que de les frapper avec le glaive !
    Dans ce dessein, il a réuni ses religieux et ils tiennent conseil dans la crypte de l’aquilon. L’abbé leur a exposé les ravages que Jean de Thomas exerce sur les terres de l’abbaye, et, après une courte délibération, les bénédictins décident, — ce qui est immédiatement transcrit sur les registres des actes — que « sans omettre un seul jour, il sera célébré, devant l’autel Saint-Michel, pendant que l’on chantera la messe, une CLAMEUR TRES PIEUSE en présence du très-saint et très véritable corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ, chantant avec larmes MISERERE MEI et clamant KYRIE ELEISON. »
    Le jour même, l’office de clameur est célébré et les belles voûtes de la spacieuse église qu’Hildebert éleva, il y a cent ans, au sommet du roc, sont remplies par les supplications des moines.
    L’hymne de saint Ambroise éclate :

    Castissimorum omnium
    Doctorum ac pontificum,
    Pro nobis preces profluas
    Devotus offer Domino ;

    Hostem repellat ut soevum
    Opemque pacis dirigat,
    Et nostra simul pectora
    Fiodes perfecta muniat.

    « Hostem repellat ut soevum ! » Que l’ennemi cruel soit éloigné ! Les bénédictins mettent toute leur âme dans ce cri et leur clameur monte , énergique et vibrante, vers la statue de saint Michel, ornant l’autel privilégié où l’abbé célèbre la messe.
    Voilà une semaine que la clameur très pieuse s’élève vers l’archange, et la fureur de Jean, loin de s’arrêter, augmente encore ! Les incendies des granges dixmeresses se multiplient. Une chapelle auprès de Saint-Pair a même été profanée par lui. Le baron, averti par des espions qu’il entretient dans la petite ville du Mont, a d’abord haussé les épaules, en apprenant la nature et l’objet des prières des bénédictins : "Qu’ils prient, ces bons moines, tant qu’il leur plaira, a-t-il dit, ce n’est pas leur saint Michel qui éteindra ma torche ou émoussera la pointe de mon épée".
    L’abbé et les religieux apprennent, sans trouble, que Jean le Thomas continue ses pillages. Une seconde neuvaine est commencée et les moines redoublent d’ardeur dans leurs prières. Rien ne saurait diminuer la confiance qu’ils sont dans leur glorieux protecteur.
    Le dix-huitième jour, alors que l’office était terminé, l’abbé retirait dans la sacristie ses habits sacerdotaux. Le frère-portier l’avisa qu’un homme du guet signalait, sur les grèves, à la hauteur de Tombelaine, la venue d’une troupe armée. Elle se dirigeait à coup sûr vers le Mont. L’abbé se rendit, aussitôt, sur la petite plate-forme du nord, d’où l’on dominait toute la baie et aperçut, en effet, sur les tangues, à environ un quart de lieue du Mont, une centaine de gens à cheval. Il distingua même le gonfanon rouge, à trois langues, du baron de Saint-Jean.
    L’idée vint, un instant, à l’abbé d’envoyer quelques hommes d’armes aux palissades qui protégeaient la base du Mont ; mais il comprit bientôt que toute résistance était impossible et il confia, mentalement, son monastère à la garde de Dieu et de saint Michel.
    Des fanfares guerrières éclatent ; Jean le Thomas pénètre avec sa troupe dans la petite ville ; les habitants épouvantés se réfugient dans leurs demeures.
    Le baron, haut sur ses étriers, l’air terrible, fait donner un formidable coup de massue dans la porte de l’abbaye. Elle s’ouvre, l’abbé apparaît à la tête de ses religieux. Il est aussi calme que s’il se présentait pour recevoir son évêque ou son roi.
    On ne demande jamais à ceux qui frappent à la porte de l’abbaye ce qu’ils sont, d’où ils viennent, ni ce qu’ils veulent.
    La demeure de l’archange est ouverte à tous et l’hospitalité des moines ne connaît pas de bornes.
    Roger attend, muet et impassible.
    Jean a sauté de son cheval. Il a levé sa main armée :
    "Moines, s’écrie-t-il avec un tremblement de colère dans la voix, moines, est-il vrai que chaque jour, vous criez contre moi jusqu’à Dieu ?"
    L’abbé a répondu : "C’est vrai !"
    "Moines, s’écrie Jean courroucé, vous êtes bien osés, vous qui ne craignez pas de faire des vœux pour que la vengeance du Ciel s’appesantisse sur ma tête ? Pourquoi cette clameur ?"
    "Parce que, répond l’abbé, tu as dépouillé et volé mon Maître saint Michel !"
    Un cri de colère est sorti de la bouche de Jean le Thomas ; il s’élance, l’épée nue, sur l’abbé. Mais tout-à-coup, il s’abat à ses pieds et tous les gens de sa troupe qui comme lui, avaient mis pied à terre, tombent à genoux et Jean baise dévotement le seuil de l’abbaye.
    "Moines, dit-il, je serai votre soldat et votre serviteur. Grâces et gloire à saint Michel !"
    L’abbé a relevé le baron dont le visage est baigné de larmes. Il le conduit, tout aussitôt, dans l’église abbatiale et un Te Deum y est chanté pour remercier l’archange d’avoir permis le conversion subite du terrible ennemi de l’abbaye qui, dans la suite, fut un des plus ardents et de ses plus loyaux défenseurs.


    Les Légendes du Mont Saint-Michel
    Etienne Dupont - 1926
    Graphie conservée.



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