Le Sire de Chaumont


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C’était fête, grande fête, chez monseigneur Rodolphe de Chaumont. Le castel, orgueilleux de ses hautes tourelles, fier de ses créneaux et du noble blason sculpté au-dessus de sa porte d’honneur, avait pris un aspect de joie et de plaisir. Il retentissait de charmants accords, d’une délicieuse harmonie. Les galeries et les salles somptueusement tendues de riches tapisseries, resplendissaient de l’éclat de mille lustres aux bougies parfumées. On n’entendait que vifs éclats de gaité ; tout riait, tout dansait ; c’était le délire de la fin d’un bal, quand on danse de fatigue d’avoir dansé, quand les mains s’abandonnent, faibles et sans volonté, quand les têtes se rapprochent et laissent les cheveux se confondre. Vous savez cette ivresse douce et voluptueuse qui s’empare si parfaitement des sens quand le jour va venir arrêter l’orchestre et suspendre les danses.

Aussi, monseigneur Rodolphe, se hâtant de jouir de ces derniers instants, se félicitait-il de ses bonnes idées de fête ! — Il avait en effet réuni tout ce que le pays contenait de riche et de beau, de gracieux et de noble. — C’était à ruiner un prince ; mais monseigneur n’y regardait pas de si près ; fi donc ! aller lésiner sur les registres d’un intendant, peut-être ? Hé non ! monseigneur ne comptait jamais dans ses coffres. Que l’intendant réglât tout, qu’il vendît s’il le fallait les clochers, les vassaux, que faisait cela à ce noble sire ! il voulait prendre de la joie, vivre gaiement, sans soucis, sans ennuis.
— Monseigneur, disait quelquefois le pauvre régisseur, savez-vous que cette fête vous coûtera 60,000 livres tournois, savez-vous ? …
— Cent mille, si tu veux, imbécile maudit : friponne-moi, que m’importe ! Je veux cette fête, je te paie pour me la donner ; garde tes sots avis pour toi.
A ces réponses insensées l’honnête intendant se désolait de l’endurcissement de son maître. Oh ! comme il aurait voulu souffler tous ces lustres, rendre tous ces meubles aux marchands ! Car Jehan aimait Rodolphe, il ne lui retenait jamais guère qu’un dixième de tout ce qui lui passait aux mains, il y a bien des grands seigneurs qui ne se seraient pas ruinés avec un tel économe ; mais il n’en put être ainsi du nôtre, aussi fit-il une laide réception au malheureux, quand celui-ci vint lui dire un matin d’un ton désespéré :
— Monseigneur, je ne suis plus à vous ! Deux fêtes encore, et il ne vous restera pas un vassal !
— Va, fit Rodolphe, va, ignorant. Avant huit jours, je les veux avoir ces deux fêtes ! Oh ! c’est qu’en vérité, j’aurai une ridicule figure, quand je serai ruiné !

Il les eut en effet, et, peu de jour après la dernière, le front soucieux, absorbé par de sinistres pensées, il se promenait devant les murs de son château que des créanciers impitoyables allaient faire vendre dans la journée. Au milieu de ses réflexions il laissait échapper des mots sans suite, des imprécations contre le ciel, contre lui-même, finissant son monologue par ces paroles :
— Oui, je me donnerais volontiers à Satan !
A ce moment le vent souffla avec violence, un nuage passa devant le soleil naissant, mais sire Rodolphe ne remarqua rien de ces présages alarmants.
— Oui, reprit-il, il serait divertissant que Satan vint m’offrir un marché ! et tout en disant, il riait de ce rire sec et contraint, marque d’une rage étouffée.
Une toux sèche et stridente se fit entendre près de lui. C’était un petit homme tout trapu, au teint basané, aux yeux enfoncés profondément sous leur orbite, mais pétillant d’un éclat étrange ; Rodolphe recula d’un pas.
— Que voulez-vous ? demanda-t-il à ce personnage bizarre.
— Que monseigneur m’excuse, je croyais qu’il m’avait appelé.
— Qui-êtes-vous ?
— Je suis ... je suis ... — le petit bonhomme se dressa sur la pointe des pieds ; je suis ... un trouveur de trésors !
— Ah ! ha ! vous venez, ma foi, bien à propos, si vous pouvez m’en procurer un !
Il devint grave et sérieux, prit la main du sire dans la sienne ; Rodolphe la sentant froide comme glace, voulut la retirer, mais l’autre tenait ferme.
— Si vous me promettez d’être à moi dans un an , jour pour jour, vous êtes riche à écraser un roi !
— Soit !
Le petit homme poussa un éclat de rire satanique.
— Regardez à vos pieds ... Il disparut.
Il y avait, devant Rodolphe , un monceau d’or qui lui venait à la ceinture.

Quand il se vit possesseur d’un trésor qui semblait inépuisable, notre gentilhomme oublia bien vite à quel prix il avait acquis ces richesses ; il recommença sa vie joyeuse. Le castel redevint le rendez-vous de la jeunesse, de la folie, des plaisirs. Chaque jour vit se succéder nouvelle ivresse, nouvelles fêtes. Au milieu de ce tourbillon, Rodolphe avait bien autre chose à faire qu’à compter les jours et à se souvenir du pacte qu’il avait fait. Mais Satan, que la chose touchait de beaucoup plus près, y songeait pour lui. Une nuit, au milieu d’une fête, maître Jehan vint annoncer tout bas à l’oreille de son seigneur qu’un équipage attelé de deux chevaux noirs s’était arrêté dans la première cour du château.
— C’est un convive de plus qui nous arrive ?
— Non pas, monseigneur. C’est un petit homme habillé tout de noir, qui demande avec insistance à vous parler de suite.
Rodolphe prit des mains de son serviteur un petit bout de bougie allumée et descendit dans la cour ... — Son créancier, son visiteur de l’an passé s’y trouvait !
— Hé bien ! dit-il en riant de façon à figer le sang dans les veines de son débiteur, avons-nous bien usé de nos richesses, nous sommes-nous assez donné de plaisirs et de jouissances ? — Allons, allons, sans façon, montez maintenant dans mon carrosse.
— Quoi ! il y a déjà un an !
— Hé ! hé ! le temps ne vous a pas semblé long ; tant mieux ! tant mieux ! voyons, montez le premier, nous irons bon train, je vous jure ; dans un instant nous serons arrivé à l’endroit où je veux vous mener.
— Au moins, dit Rodolphe, reprenant sa présence d’esprit et son sang-froid, laissez-moi dire adieu à mes amis, car je me doute où vous voulez me conduire, et il n’est guère probable que j’en revienne.
— Bagatelle cela ! je suis pressé, on m’attend là-bas.
— Accordez-moi seulement jusqu’à la fin de cette bougie. Il montrait celle qu’il avait à la main.
— Allons, j’attendrai jusque-là !
— Merci, mon maître, s’écriai Rodolphe, vous attendrez longtemps ! et il lança la bougie dans un puits voisin.
— Damnation ! hurla le petit homme noir, se déroulant comme un immense dragon dont la queue renversa dans son vol la moitié du château.

On ne le reconstruisit pas, ajoute la tradition, et peu à peu il finit par ne plus former que ces débris qui couvrent encore actuellement une partie de la butte Chaumont, voisine d’Alençon. Des antiquaires ont essayé de prouver que ces ruines appartenaient à une construction romaine. Nous n’avons garde de vouloir décider une si grave question, mais nous dirons en toute humilité, car la légende que nous venons de rapporter doit reposer au moins sur une origine quelconque, que ces ruines pourraient bien être tout simplement celles d’un château du moyen-âge, renversé par un orage ou un tremblement de terre.


Légendes et Traditions de la Normandie
Octave Féré - 1843
Graphie conservée.



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