La Feuille de Lierre


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Avranchin

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Mont-Saint-Michel

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A pas lents, les mains jointes, les yeux baissés, Radulphe de Beauvoisin, moine de l’ordre de Saint-Benoît, l’office du soir ayant pris fin dans l’église abbatiale de Mont Saint-Michel, rentre dans sa cellule.
Il y a deux semaines, Bernard de Cernon, le prieur vénérable, s’endormait dans la paix de Dieu ; depuis sa mort édifiante, les religieux invoquent, chaque jour, vêpres dites, l’Esprit-Saint pour qu’il les inspire, quand il va falloir élever jusqu’à la première stalle un de leurs frères, le plus grand par sa science et le plus saint par sa vie.
Radulphe n’ignore pas que, déjà, il est désigné par les bénédictins pour tenir la crosse et coiffer la mître et qu’un parchemin, au sceau de l’insigne abbaye, proposera à l’agrément du roi Louis le Pieux, un seul nom : le sien. Cette pensée l’effraie ; et, dans sa cellule, le moine noir, prosterné devant le crucifix et la vierge de Tombelaine, "Notre-Dame de la Gisante", prend le conseil du Très-Haut dans une méditation silencieuse.
Il écoute, entre deux muettes oraisons, s’il ne perçoit pas la voix du Seigneur. Souvent il se frappe la poitrine : "Domine, non sum dignus, sed tantum dic verbo et sanabilur anima mea !"
Il vit cloîtré depuis trente cinq ans ... et tous les bruits du monde ont expiré au seuil de sa cellule : seul, monte vers lui, le fracas de la mer qui, deux fois par jour, galope entre le Mont Saint-Michel et Tombelaine.
Il n’a cure des richesses ; en prenant le froc, il s’est démis de tous ses biens au profit de la docte Jumièges et l’adieu est éternel qu’il a fait à sa famille éplorée.

Le jeudi de la dernière semaine sainte, sa mère, apprenant qu’il était à l’article de la mort (pourquoi faut-il que Dieu l’ait retenu sur la terre ?) est accourue du pays de Caen, sa mère dont les yeux sont éteints, les membres tremblants et la tête chenue.
Quand le frère-portier annonça à Radulphe l’arrivée de la pauvre vieille femme, le moine répondit :
"Rappelez-lui que Radulphe a une mère qui est au ciel et dont le nom est Marie et qu’il n’en connaît point d’autre !"
Son cœur desséché n’a d’amour qu’envers Jésus. Mais, vraiment si le Seigneur veut qu’il soit abbé, ne serait-il pas sacrilège de fermer son oreille aux ordres divins ?
Demain, si les moines le saluent prieur, il acceptera à la volonté du Maître des humaines destinées.
Tout à coup, le vent ouvre la fenêtre de la cellule où brille la lampe de cuivre, compagne de ses veilles et témoin de ses travaux ; le vitrail aux losanges plombés bat sur le mur blanc ; le moine se lève de l’agenouilloir où il méditait, la tête dans les mains ; et comme il s’approche de la fenêtre pour le referme, une rafale plus violente fait son entrée et avec elle une petite feuille de lierre, du lierre grimpant à la haute muraille, qui domine les grèves, à l’orient.
La feuille s’abat sur la dalle, sursaute et tourbillonne avec un bruissement léger.
Et le moine, étendant ses paumes en avant, fermant ses paupières agitées, semble tout effrayé.
Il se rappelle ceci :

Il y a aujourd’hui quarante ans, alors que, féal chevalier, il était l’homme du comte de Mortain, une feuille de lierre, symbole de l’éternel attachement, lui fut donnée par sa fiancée Marie de Thorigny, qu’il avait pressée sur son cœur avant de lacer à son heaume son capuchon de mailles ...
Quand il revint, balafré par une estafilade profonde, de la bataille de Tinchebray, pleurant la déroute de Robert de Bellême, tandis que les chanteurs anglais célébraient cette sanglante revanche d’Hastings, il apprit, en franchissant le pont-levis du château, que sa fiancée avait trouvé la mort ...
Et ce souvenir troublant qu’il croyait effacé de sa mémoire lui revient des profondeurs de son âme endolorie ; des larmes lui perlent aux cils et Radulphe mouille de pleurs le missel ouvert sur son pupitre en bois de chêne et surmonté du signe de la Rédemption.
Et dans son désespoir, honteux de sa faiblesse, il murmure en battant sa coulpe : "Domine, non sum dignus !"
Voilà pourquoi une petite feuille de lierre étant entrée, la nuit sur l’aile du vent, dans la cellule de Radulphe, ce moine vénérable, de l’ordre de Saint-Benoît, ne fut jamais, de par sa volonté inébranlable, abbé de l’insigne abbaye du Mont Saint-Michel, malgré les trésors de sa charité, l’étendue de sa science et le nombre de ses vertus.


Les Légendes du Mont Saint-Michel
Etienne Dupont - 1926
Graphie conservée.



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