La Tour Maudite


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Près de Caudebec-en-Caux on aperçoit encore, sur la lisière d’un petit bois, les vestiges d’un ancien donjon, mais presqu’entièrement écroulé de pierres et de débris, au milieu desquels il ne reste debout qu’un pan de muraille entouré d’un fossé d’une certaine profondeur. Il y a vingt ans à peine, ces ruines moins bouleversées étaient d’un effet merveilleux et fantastique, le soir surtout, lorsque la lune éclairant leur sommet faisait ressortir les reliefs de leurs ombres. Aujourd’hui encore, malgré tout ce qu’elles ont perdu de leur forme pittoresque, elles prêtent à poésie. On devine en les apercevant, qu’elles ont à raconter quelques histoires sinistres, et l’on n’est pas surpris, si le temps est sombre, si l’orage gronde, de voir l’habitant du pays se découvrir et se signer dévotieusement en passant à leur pied. — Il aimerait mieux sentir ses habits traversés par la pluie de l’ouragan que d’y chercher abri un seul instant.

C’est que ces pierres ont vu de terribles et étranges événements ! C’est qu’elles ont été la demeure d’un bien redoutable hôte. Jadis elles eurent pour maître Monseigneur Henrique de Maulévrier. C’était un gentilhomme cruel aux manants, terrible à ses serviteurs, redoutable à sa famille, fourbe à ses voisins, perfide à ses alliés. Oncques mécréant n’occupa plus discourtoisement sa vie. Il blasphémait à tout propos le nom de Dieu, maugréait contre les hommes, tempêtait contre lui-même. Heureux encore, lorsque dans ses humeurs fantasques, il avait ses chiens à battre, sans quoi les coups de fouet tombaient sur le dos de ses vassaux. Sans compter des droits seigneuriaux, j’ai oublié lesquels, dont il usait, dit la tradition, avec une licence païenne. Aussi se disait-on tout bas dans le canton, qu’assurément il avait du sang de maudit dans les veines, ou qu’un pacte l’unissait à quelque génie des ténèbres.
Mais ce qui n’était pas moins surprenant, c’est que ce mécréant avait un chapelain à son service. Il fallait que le digne personnage fût bien malhabile pour ne pas amener son maître dans la voie de la résipiscence ou que celui-ci fût bien enraciné dans le mal, pour ne pas céder aux exhortations de son aumônier. Nous préférons toutefois cette dernière supposition et nous nous y arrêterons charitablement ... pour le chapelain. Il y avait cependant fort à reprendre sur sa façon d’agir, car s’il y avait quelque mal à faire et qu’on le consultât, il trouvait toujours moyen de mettre les choses au pis ; si par exemple son maître lui disait :
— Ferai-je pendre ce drôle, bâtonner ce valet, fustiger ce manant ?
Sa réponse était indubitablement affirmative.
L’extérieur de ce personnage ne prévenait pas beaucoup en sa faveur. Il avait les cheveux roux comme ceux de Judas, dont le nom soit exécré ! De longues dents jaunâtres ressortaient par dessus ses lèvres ; ses doigts osseux se terminaient par des ongles pointus, si durs et si rugueux qu’on eût dit des griffes. Quand il riait, ce qui ne lui arrivait que dans les malheurs publics ou privés, on eût dit un globe d’airain qui se fend, tant c’était aigu et discordant. Son prédécesseur, avait été trouvé mort subitement dans son lit, et dès le lendemain il se trouvait, lui, installé auprès du sire de Maulévrier. Cela aurait bien pu donner à penser.

Or, il advint que Henrique, ayant eu une violente discussion avec un de ses voisins dont il convoitait les biens, résolut sur l’avis et les conseils de son aumônier de s’emparer de son château. Ayant rassemblé tous ses hommes d’armes, les ayant armés jusqu’aux dents, suivi d’un grand nombre de ses vassaux transformés en soldats, il vint mettre le siège devant la demeure de son ennemi. Mais celui-ci, prévoyant cette attaque, s’était mis si bien en mesure d’y résister, qu’il fut impossible d’entamer ses murailles ni de franchir ses fossés.
— Chien maudit ! s’écria Henrique, écumant de rage, m’aurait-il donc insulté en vain ! — Moi, le sire de Maulévrier, ne pouvoir forcer ces portes ! m’arrêter devant de pont-levis ! — Oh ! mes hommes d’armes, mes braves serviteurs repoussés ! Damnation !
Ses imprécations pas plus que ses efforts ni ses coups n’ébranlèrent les remparts de son voisin ; après avoir tenté tous les moyens, voyant que la lutte était inégale, qu’on se riait de ses menaces, qu’on massacrait ses soldats par des projectiles lancés du haut des remparts, Henrique donna le signal de la retraite.
Il s’en retournait ainsi chez lui le front bas et humilié, quand subitement il s’arrêta, frappant du pied :
— Dieu me soit maudit, blasphéma-t-il, puisse Satan avoir mon âme.
Vilaines et perverses paroles, qu’il ne faut jamais prononcer, comme vous allez voir, parce que les anges des ténèbres rôdent toujours autour de nous pour nous faire pécher. — Un rire âcre et aigu retentit à ses oreilles, il se retourna et aperçut ... le diable ? — Non, sire Hugues.
— Si Satan acceptait, Monseigneur, ricana le chapelain en montrant ses longues et détestables dents, il pourrait bien vous livrer un château pour votre âme.
— Oh ! par Béelzébuth, que cela soit ainsi ! Oui, mon digne abbé, corps, âme, vous aussi, ma foi ! Je donnerais tout pour me venger !
— Il est vrai que vous avez été rudement outragé.
le moine riait toujours.
— Je vois à votre rire qu’il arrivera quelque malheur ici, je ne sais à qui, mais je jure, que fût-ce à moi, je suis prêt à tenir ce que j’ai promis.
— Eh bien ! Satan a peut-être entendu et accepté !
Alors il s’approcha de l’oreille de son maître et lui parla bas. Une joue affreuse dilatait tout son visage. Quand il eut fini, Henrique dont les traits étaient décomposés, murmura :
— Oui, mon âme !
— Si Béelzébuth vous donnait une tour, ajouta le moine, vous pourriez bien lui donner la vôtre en échange.
— De grand coeur ! Tour, domaines, vassaux, qu’il ait tout, mais que je pende mon ennemi.
— Va donc, tu seras satisfait.
Le chapelain disparut. Henrique fit volte-face.
Deux heures après il était vainqueur. — Une potence s’élevait, on y attachait le vaincu et ses serviteurs ...

La nuit suivante, le sire de Maulévrier reposait tranquillement, peu soucieux de sa conscience. Un coup de tonnerre, qui ébranla tout le château, vint le réveiller. — Saisie d’une terreur mystérieuse, il se mit sur son séant. Tout était redevenu silencieux, mais son coeur battait si violemment qu’il en entendait les pulsations ... L’horloge du château laissa tomber, comme un glas funèbre, les douze coups de minuit. Henrique se sentit peur ... Il voulut appeler, sa bouche ne trouva pas de paroles, sa langue était glacée ... Une lueur blafarde et sulfureuse se répandit à l’entour de la chambre ; des hommes dont il avait un vague souvenir : ils ressemblaient à ceux qu’il avait fait mourir le matin, mais leurs formes étaient vaporeuses, indécises, dressèrent un gibet au milieu du parquet. Cela fait, ils se prirent les mains et dansèrent à l’entour, sans que leurs pas rapides et pressés produisent le moindre bruissement. Puis la ronde fantastique s’ouvrit, quatre ensevelisseurs parurent portant un cadavre, tous les autres se prosternèrent face contre terre ; le cadavre ses dressa tout debout, c’était le voisin d’Henrique ... il tourna ses yeux glauques et vitrés vers lui, tira du suaire qui le couvrait, un bras blême et décharné qu’il étendit vers son bourreau en lui disant d’une voix caverneuse :
— A bientôt, sire de Maulévrier !
Tout disparut aussitôt.
Combien de fois se renouvela cette horrible vision ? Notre sauveur, qui punissait les crimes de ce pervers, le sait. Mais sans doute elle eut lieu bien souvent, car on vit Henrique décliner et dépérir, comme rongé d’un mal incurable, jusqu’au jour où ses serviteurs le trouvèrent étouffé dans sa chambre à coucher.
Depuis lors le castel fut inhabitable. Des bruits affreux, des mugissements lugubres, des cris infernaux ne cessaient d’y retentir. Il apparaissait ça et là aux croisées des figures bizarres. Nul dans le pays n’osait pendant la nuit en approcher ; on assurait même avoir vu la figure du chapelain dans un tourbillon de bitume enflammé errer de côté et d’autre sur les créneaux.

Les héritiers de Henrique désirant entrer en possession du donjon, résolurent d’y faire passer les prières de l’exorcisme. Pressé par leurs instances, le prieur de l’abbaye voisine consentit à bénir la tour.
On alluma une centaine de cierges devant le patron du pays, puis croix et bannière en tête, chaque paroissien prit un vase d’eau bénite à sa main.
De son côté Satan, en capitaine prévoyant, avait mis triples barricades aux portes ; l’eau bénite n’y pouvait rien. Pour un coup de goupillon on recevait comme un défi, un long et scandaleux éclat de rire ...
L’abbé saisit le manche de la croix et frappa contre la porte, récitant à haute voix l’attollite-portas !!!
La porte résonna sous le coup fortement appliqué et alors seulement Satan ne sachant trop comment les choses pourraient issir, consentit à parlementer et à cette fin recevoir dans la salle d’honneur douze de ses ennemis. — Ceci convenu, il se poste à l’entrée du donjon, puis les laisse défiler, comptant sur ses griffes. Soit malice, soit inattention, le bon pasteur s’était mis en plus des douze délégués et en entrant il présenta très gracieusement son goupillon à son hôte. Celui-ci ne voulant pas rester en arrière de politesse y appliqua une de ses griffes, mais il ressentit une si cuisante douleur, qu’il s’exclama d’une façon formidable. La légion des maudits qu’il commandait, crut que la trêve était rompue et se précipita contre les hommes du Seigneur. Ce fut une horrible mêlée dans laquelle les parlementaires répandirent sur les dalles des corridors toute leur eau bénite. Tout est renversé, culbuté, l’abbé lui-même se sent imprimer au visage deux griffes acérées. Il fallut vivement se retirer.
Mais Satan ne pouvant vivre non plus dans un lieu qui avait été ainsi aspergé et exorcisé, fut obligé de battre en retraite, et d’abandonner un domaine si légitimement acquis. Cependant depuis cette catastrophe il ne se trouve personne d’assez intrépide pour habiter la Tour maudite.


Légendes et Traditions de la Normandie
Octave Féré - 1843
Graphie conservée.



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