L’Âme qui Chante


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Derrière une des montagnes qui accidentent le sol de la commune de Corneuil, s’élevait, il y a bien longtemps, une petite chaumière cachée dans un bouquet de hêtres et de chênes. C’était la demeure d’une pauvre vieille femme, à laquelle le ciel n’avait donné qu’une seule joie pendant sa vie qui comptait ses jours par des chagrins.

C’était Marthe, sa fille, une si charmante enfant, que rien de plus gracieux jamais n’avait été admiré. Elle était frêle et élancée ; à la voir belle comme le bon Dieu l’avait faite, on eût voulu la presser une fois dans ses bras, au risque de la briser sur son cœur. Ceux qui la rencontraient étaient peu nombreux à la vérité, mais tous gardaient son image dans leurs pensées, comme le portait d’une sainte du Paradis.
Marthe, l’humble et simple fille, avait encore un autre charme que sa beauté, mais celui-là il était presque un secret entre elle, sa mère et la solitude. C’était une voix d’une pureté, d’une douceur, d’une étendue au-dessus de toute voix humaine.
Le soir, après ses modestes occupations, la jeune fille s’asseyait près de sa petite lampe, et, tout en travaillant, elle récitait à sa sainte patronne des cantiques qui devaient trouver un écho dans les chœurs des anges. Souvent sa mère émerveillée laissait tomber son ouvrage et demeurait des heures entières à l’entendre, car les sons et les mélodies se succédaient comme par enchantement, variant à l’infini, toujours suaves pourtant et merveilleusement cadencés.
— Chante, mon enfant, lui disait la vieille femme ; tant que tu chanteras, tu seras vertueuse et heureuse.
Elle se trompait, la pauvre mère.
Marthe allait avoir dix-sept ans, mais elle était trop pauvre pour se marier, et les rustres du village voisin, tout en admirant sa beauté, n’auraient pas voulu d’une compagne aussi frêle que les blanches fleurettes qui croissent sur les marais, et que flétrissent les premiers rayons du soleil.
Un jour, sa mère étant aux prés, elle avait sorti, sous l’ombre du berceau protecteur de sa cabane, sa chaise de bois et son rouet ; l’air de la campagne était rempli de la douce saveur du mois de mai. En respirant la brise odorante, Marthe chantait un de ses plus beaux cantiques ; à chaque refrain, sa voix parfaite, sans travail, balançait des notes presque impossibles et des accents d’une étendue sublime.
Grand fut son étonnement, après avoir achevé, de se voir entourée de brillants chevaliers, attirés dans ce lieu par les sons qu’ils avaient entendus, et la dévorant du regard. Sa surprise fit bientôt place à l’effroi ; elle distingua parmi ses auditeurs monseigneur le vicomte de Corneuil, son propre suzerain, l’un des plus terribles et des plus pervers seigneurs du pays.
Il imposa cependant silence aux téméraires propos de ses compagnons ; mais il jeta à la pauvre chanteuse un regard qui la fit trembler. Elle ne chanta plus de la journée. Le soir, à la veillée, sa
mère lui demanda pourquoi elle se taisait.
— Bonne mère, lui dit-elle en l’embrassant doucement, j’ai peur.
Elle ne voulait point lui apprendre ses pressentiments ; — elle eût mieux fait peut-être, car le lendemain, à la même heure, deux hommes en livrée l’entraînaient au château.
— Monseigneur, s’écria-t-elle, tout en pleurs en voyant venir le sire à sa rencontre, sauvez-moi, protégez-moi !
— Vous êtes en lieu d’asile, mon charmant rossignol, et je vous prends sous ma haute protection.
En disant, il fit un signe à ses valets qui lâchèrent la jeune fille ; mais en regardant derrière elle, elle s’aperçut que le pont-levis était relevé.
— Soyez bon, monseigneur, rendez-moi à ma mère !
— Certes, oui, mon archange, mais à une condition.
— Non ! non ! soupira-t-elle, car elle avait deviné. Elle était captive. On l’enferma dans une cellule en haut du donjon, comme un oiseau dans une cage.
Le soir, le vicomte, plein de mauvais désirs, apparut sur la porte de la prison ; il espérait triompher aisément de cette faible enfant, qui n’avait pour défense que sa candeur de vierge et ses prières. O merveille ! il s’arrêta au seuil, fasciné, saisi par le chant de sa victime agenouillée devant une madone. Et comme si ces pieuses invocations eussent éloigné l’esprit du mal, il ne se sentit pas le courage de pénétrer plus avant. Quand elle eut fini sa prière, Marthe entr’ouvrit sa fenêtre ; à travers les barreaux qui la garnissait extérieurement, elle aperçut à la clarté de la lune une vieille femme qui lui tendait les bras.
— Ma mère ! dit-elle, le coeur gros de chagrins.
Le lendemain ce fut la même chose et tous les jours suivants pendant plusieurs mois ; chaque fois que le méchant seigneur essayait de porter la main sur la captive, un chant triste et mélancolique lui enlevait sa coupable ardeur. Ceux qui passaient alors sous les murs du donjon se signaient pieusement : il leur semblait qu’un ange fût venu chasser le démon du castel.
Mais un soir, la vieille femme ne parut pas sur le tertre, et dès-lors une douleur de plus dévora le cœur de Marthe. Plus elle allait, plus ses chants devenaient ravissants, plus sa voix se divinisait, mais en proportion de ce qu’elle gagnait de ce côté, elle diminuait physiquement à vue d’oeil ; ce n’était plus que l’enveloppe d’une jeune fille.
A force de l’entendre et de l’admirer, son cruel geôlier s’était adouci ; seulement, en perdant son amour pour la forme matérielle ; il s’était passionné pour sa voix, et il ne lui refusait plus que la liberté, parce qu’il n’était satisfait qu’en l’entendant chanter.
Un matin qu’elle avait passé la nuit à charmer le vicomte, elle se trouva tellement affaiblie, qu’il n’osa lui refuser la permission d’aller au cimetière porter une fleur sur la tombe de sa mère. Ce pieux devoir rempli, Marthe se traîna jusqu’à l’église ; c’était le moment du sacrifice, tous les villageois étaient en prières, elle s’agenouilla près d’un pilier et mêla sa voix à celles qui glorifiaient le ciel.
Par un effet étrange, qu’elle produisit sans s’en apercevoir, elle commença une telle mélodie que chacun se tut respectueusement, et sa voix continua seule l’hymne commencé. Elle terminait à peine, que le prêtre éleva le saint des saints ; en ce moment, elle tomba à genoux sur son prie-Dieu, et quand on la releva, la sainte était au ciel.
Ou plutôt elle avait laissé son âme ici-bas, car, chaque année, le jour des morts, à minuit, on entend dans l’église de Corneuil une voix divine qui chante des cantiques : c’est l’âme de Marthe, la chanteuse du donjon.


Légendes et Traditions de la Normandie
Octave Féré - 1843
Graphie conservée.



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