La Mitre


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Noël

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Rouen

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Tradition

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Cela va nous reporter bien loin ... Enfin, essayons de nous souvenir ...

Rouen s’appelait alors Rothomagus. Elle était beaucoup plus petite qu’aujourd’hui, car une ceinture rectangulaire de hautes murailles l’empêchait de grimper sur les collines. La Seine, qui ne connaissait pas encore sa rigole de moellons, coulait au bas, très à son aise, échancrant et étalant ses rives capricieuses ... (mais ne nous perdons pas dans les détails, de peur de nous égarer : nos souvenirs ne sont déjà pas trop précis.)
Mettons-nous, par l’imagination, à la fin du IVe siècle. Saint Victrice est, à ce moment là, évêque de Rouen. Il vient de rebâtir sa cathédrale : une grande cathédrale qui brûlera au XIIe siècle, pour laisser la place à celle que nous voyons maintenant.
Parmi « les enfants innocents à la joie sonore » qu’a chanté le bon Victrice, il en est deux, bien charmants, deux frères, Evode et Datien. Evode, le cadet, neuf ans la tête ronde et les yeux bleus ; Datien, l’aîné, dix ans, qui marche comme une biche et chante comme une fauvette. Leurs parents les ont donnés à l’autel ; et du matin au soir, avec les autres oiseaux de la psallette, ils gazouillent parmi les psaumes et les répons, mêlant leurs flûtes aux cuivres des chapelains et aux contre-basses des chanoines ... (Mais non, je dois me tromper, car les chapelains, les chanoines surtout, n’ont dû être institués que beaucoup plus tard, à une époque de paix et de loisirs ... Enfin, passons).

Nous sommes le jour de Noël. Les enfants chantent allègrement. Ils sentent à certains regards émus des plus vieux prêtres, qui s’attardent sur eux et les baignent de tendresse, que cette fête est un peu la leur. L’innocence et la simplicité flottent dans l’air ; et il s’en faut de peu que les assistants ne se jettent à genoux devant ces douces apparitions encapuchonnées de rouge et vêtues d’aubes blanches, comme firent jadis les bergers devant l’Enfant-Jésus : il devait tant leur ressembler !
Les enfants chantent allègrement encore, parce qu’ils ont déposé, dans les chapelles, au pied des petits autels, leurs chaussons fourrés, et qu’ils ont hâte de les revoir garnis et rebondis par les gâteries du petit Noël ... (comme vous le voyez, la chose n’est pas nouvelle. Il reste à savoir qui jouait le rôle du petit Noël ; car décidément, il n’y avait pas de chanoines, dans ce temps- là).
Mais la messe s’achève. Petit à petit, les chants se taisent, les lumières s’éteignent, et les fidèles s’en vont. Aussitôt, voilà mes petits clercs qui s’éparpillent dans toutes les directions. Pendant quelques secondes, c’est une galopade assourdie de semelles feutrées, sur les dalles de pierre.

Evode et Datien, la main dans la main, trébuchant quelque peu, et s’appuyant l’un sur l’autre, car les ténèbres sont plus épaisses vers le bas de la cathédrale où ils se dirigent, se hâtent curieux et pleins d’espoir. Ils arrivent bientôt à la chapelle Saint-Nicaise, une chapelle qui n’est guère fréquentée, et que leur ont abandonnée facilement leurs camarades, plus au courant des habitudes du petit Noël et de ses générosités.
Cependant, avant même d’avoir tourné le gros pilier qui était à l’entrée, ils s’arrêtent. Une émotion les saisit, car ils aperçoivent une traînée de lumière, qui déborde par la porte et coule au loin sur les dalles.
« J’ai peur », dit Evode.
Datien, lui, ne répond pas, mais il serre plus fort la main de son frère, et tend le cou vers la chapelle. Ce qu’il voit, le cloue sur place, sans un mot, sans un geste.
Evode comprenant, à son attitude, qu’il n’y a pas de sujet de crainte, s’enhardit , prend Datien par le bras, regarde au-dessus de son épaule, et tous deux insensiblement, comme fascinés, les yeux pleins d’extase, entrent à pas lents, dans la chapelle féériquement illuminée.
Du haut en bas ce ne sont qu’anges diaphanes et radieux, qu’ailes battantes et blanches. Des parfums montent en tourbillons ; en tourbillons aussi descendent doucement des pétales de fleurs. Sur l’autel, un merveilleux petit Jésus, rose et blanc, couché dans l’auréole d’or, que font autour de lui les pailles de sa crèche. Et prosterné au bas du degré, dans une adoration profonde, une femme dont on ne voit que la robe, une vraie robe de paradis, ample et soyeuse, chargée de broderies et de perles étincelantes.
Les deux enfants interdits, bien serrés l’un contre l’autre, la bouche légèrement ouverte, regardent, regardent ...
Le petit Jésus, à les voir, prend un joli sourire. Sans plus tarder, ils le lui rendent. Et comme le petit Jésus sourit encore, eux sourient toujours. Si bien que la dame prosternée, saisissant avec la subtilité de ses sens glorifiés, qu’il se passe quelque chose de charmant au-dessus d’elle, et au milieu de ces trois amours installe son idéale beauté.
Les gentils clercs ne s’étonnent pas, car ils ont aussitôt reconnu Sainte Cécile, au jeu d’orgue qui pend à sa ceinture et à la trace sanglante qui entoure le cou comme un ruban de velours rouge. D’ailleurs, un autre objet les occupe : la vierge porte dans ses bras de minuscules chaussons garnis d’hermine, qui débordent de jolies choses.
Elle les leur présente.
« Prenez, dit-elle, d’une voix de cristal. »
L’éblouissement !... Evode sortit une mitre d’or et une couronne de roses : une mitre d’or qui flamboyait comme un soleil, une couronne de roses qui fraîches-cueillies palpitaient encore et embaumaient à ravir. Datien eut une viole de bois précieux et deux ailes de chérubins, dont les plumes frisées avaient des couleurs d’aurore. Ils les regardèrent longuement, les tournèrent, les essayèrent. D’un simple pizzicato sur les cordes d’argent, Datien fit vibrer toute la chapelle. Puis, il essaya de s’attacher les ailes aux épaules ; sainte Cécile l’aida ; mais on voyait bien qu’elle n’avait pas l’habitude des enfants, car elle s’y prenait mal. Jésus dut descendre de son autel pour lui montrer, et tout fut bientôt en place.
Evode avait été moins embarrassé : du premier coup, la mitre d’or avait été parfaitement installée, et il prenait déjà des airs majestueux, qui donnaient aux anges l’envie de lui demander sa bénédiction.
Jésus les laissa jouir. Puis, ayant remarqué qu’Evode tenait toujours à la main sa couronne de roses, ne sachant qu’en faire, il la lui prit avec un haussement d’épaules , à l’adresse des anges qui s’étaient trompés, et la plaça sur le front de Datien.
Alors il se recula de quelques pas, appuyé sur le bras de Cécile, et tous deux contemplèrent avec joie les enfants costumés.
— Ils sont beaux, dit Jésus.
— Très beaux, reprit Cécile. Et puis, cela nous change un peu de tous vos anges qui n’ont pas d’âge. Au moins, on est sûr que celui-ci est jeune.
— Oui ... L’évêque est encore plus intéressant, plus rare, car, ceux qui nous arrivent au ciel sont toujours défraîchis, usés, abîmés par les bourreaux.
— Hélas !
— Mais, ne gémissons pas. Nous n’en avons pas le temps. Allons-nous en plutôt ; car, cette nuit, j’ai encore beaucoup à faire.
Evode et Datien, occupés à s’admirer, n’avaient pas pris garde au dialogue. Ils levèrent ensemble la tête quand Jésus leur dit :
— « Au revoir, mon évêque et mon ange. »
Ils ne s’attendaient pas à la séparation : ils furent surpris. Des mots se précipitèrent à leurs lèvres, pour dire leur bonheur, leur reconnaissance et leurs regrets. Mais ils ne purent rien articuler. Et recourant au geste gracieux, qu’ils n’avaient pu encore désapprendre, ils portèrent leurs mains à leurs bouches, et de toute la force de leur amour, ils envoyèrent un baiser à l’Enfant-Dieu ...
L’apparition s’évanouit.
Au loin, un trousseau de clefs s’agitait impatient : il ne fallait pas attendre. Les chers bambins rejoignirent en toute hâte, le reste de la bande ...

Deux jours se passèrent sans incident. Mais voilà qu’au soir des Saints Innocents, Datien, le gentil rossignolet, sans accident, sans maladie, poussa un grand soupir et s’envola aux cieux.
Evode pleura si fort que son aube en fut toute mouillée, comme les dimanches où il portait l’eau bénite, derrière le diacre, pendant l’aspersion. Puis, avec les semaines, sa douleur s’éclaira petit à petit, comme d’une terre humide , d’un rayon de soleil : sa mitre lui restait, sa mitre d’or, où ses larmes avaient mis quelques perles. Elle lui rappelait la nuit de Noël, ce premier jour du paradis, que Datien possédait maintenant, mais que lui aussi posséderait pour l’éternité...

Après les semaines, les mois, après les mois, les années s’entassèrent dans la vie d’Evode ; jusqu’à ce que, un jour de Noël encore, crosse à la main et mitre en tête — sa mitre ! — l’enfant, devenu évêque de Rouen, s’avançât au pied du grand autel, et d’une voix très émue entonnât l’office du jour.
Oh ! cette nuit-là, comme il revit au loin la vision d’enfance, la vision de paradis !... Ce n’avait donc pas été une simple délicatesse de Jésus, mais une indication, mais une prophétie ... Ces ailes d’anges, cette viole, cette couronne de roses, ç’avait donc été la mort ? cette mitre, c’était donc l’épiscopat ? ... Oui, Jésus avait bien dit en s’en allant : « Mon évêque et mon ange ». L’ange était parti ; l’évêque restait. Hélas ! Hélas ! car l’horizon se faisait noir, car l’empire romain craquait aux frontières sous la poussée des barbares ; car le troupeau s’affolait au bercail, sous les menaces de l’égorgement et de l’incendie ; car lui, le pasteur, le père, il allait endurer mille angoisses dans les angoisses de ses agneaux, mille souffrances dans leurs souffrances, mille morts dans leur mort ... Pendant que la messe se poursuivait, sous ces impressions, combien il eût donné pour réentendre, pour revoir cette symphonie, cette apothéose, où jadis son âme s’était fondue et transfigurée !
Un peu de cette joie lui fut envoyée.
Comme il venait d’achever les saint mystères, et que, descendu des degrés, sous la mitre, il se livrait à l’action de grâces, les voûtes de la cathédrale retentirent soudain d’un chant extraordinaire. La voix forte et timbrée qui le produisait, — sûrement une voix d’enfant, mais idéalement amplifiée — avait l’essor d’un vol de ramier, et ses balancements très assouplis et très rythmés. Elle lançait, à pleine gorge, avec une chaleur pénétrante, l’antique acclamation de Bethléem : Gloria in excelsis Deo ; et in terra pax hominibus ! Et la mélodie s’accentuait, la phrase se développait, la voix montait toujours plus forte, toujours plus haute, toujours plus céleste et plus pure.
L’assemblée entière frémissait ; l’extase envahissait les âmes, l’amour surexcité dans les cœurs montait, lui aussi, vers la crèche et vers Dieu ... Les portes du paradis s’étaient donc ouvertes ? On avait donc planté l’échelle de Jacob en terre rouennaise, pour permettre aux fidèles de gravir les inaccessibles sommets ?...
_Evode, lui, avait compris avait reconnu. La voix qu’il entendait, c’était celle de Datien. L’ange, envolé jadis de la psallette, était venu marquer la bénédiction de Dieu, sur la mitre qui, pour la première fois, resplendissait au sanctuaire
Alors, cette mitre s’inclina ; et sur le visage de l’évêque, des larmes de bonheur coulèrent longuement ... L’avenir baigné aux joies du passé apparaissait, désormais, moins inquiétant et moins sombre ...

Tant que vécut Evode, et à toutes les Noëls, la même voix se faisait entendre, quand il descendait de l’autel, couvert de la mitre merveilleuse : d’elle sans doute jaillissait le rayon de soleil, qui provoquait ce chant d’oiseau.


Conte de Noël
Contes Normands Pour les Jours de Fête
Abbé Henri Bourgeois - 1911.
Graphie conservée.



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