La Croix de Pierre dite Croix au Lyonnais


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    Au sud-est de la ville d’Orbec, à l’embranchement des chemins de Vimoutiers et du Sap, git depuis nombre d’années, une grosse pierre taillée à huit pans, ayant à son centre une perforation de forme carrée. C’est le pied d’une croix dont l’existence est attestée par le témoignage des contemporains. D’ailleurs les tronçons de la tige qui subsistent encore dans une maison voisine, ainsi que nous nous en sommes assuré, et dont l’un s’adapte parfaitement à l’ouverture dont nous venons de parler, ne peuvent laisser aucun doute à cet égard.

    C’est cette croix qui a donné à la rue longue et étroite qui conduit à cet endroit, le nom qu’elle porte encore aujourd’hui . Quelle est l’origine de cette croix ? quel évènement se rattache à son érection ? Aucune histoire authentique ne pouvant le révéler, la tradition orale est la seule source où nous avons dû puiser. Nous avons donc interrogé les vieillards de la contrée, car la vieillesse qui vit de souvenirs est naturellement raconteuse. Quoique les octogénaires auxquels nous nous sommes adressé nous aient diversement rapporté ce qui leur a été transmis à ce sujet, voici néanmoins la version la plus vraisemblable :

    Parmi ces ouvriers nomades qui se plaisent à parcourir le pays pour y faire, comme dit le vulgaire, leur tour de France, ceux de la ville de Lyon fréquentaient jadis plus particulièrement, dit-on, notre cité ; s’ils appartenaient à diverses professions, il paraît certain que les scieurs de long étaient les plus nombreux à cette époque. Deux de ces derniers, bien qu’ils ne fussent unis par aucun lien de parenté, y vivaient néanmoins depuis quelques années, dans une étroite amitié et ce doux sentiment qui les rendait heureux, n’avait jamais été troublé par aucune de ces causes si graves et si malheureuses dont les funestes effets ne sont que trop fréquents de nos jours.

    Malgré la différence d’âge et de caractère, autant le plus jeune était vif, gai, expansif, autant le plus âgé était calme, sérieux et réfléchi, nos deux Lyonnais n’en vivaient pas moins comme deux bons frères, en communauté et en parfaite harmonie ! Ils avaient les mêmes goûts, simples et honnêtes, également laborieux, affables, prévenants, serviables entre eux et avec tout le monde. Ils l’étaient surtout envers leurs camarades auxquels ils donnaient le bon exemple et qui savaient leur rendre justice ; aussi ces compagnons modèles jouissaient-ils à un haut degré de l’estime et de la bienveillance des habitants. Malgré ces éminentes qualités, les deux amis avaient encouru la haine de quelques ouvriers envieux de leur bonne réputation, jaloux des sentiments affectueux que leur témoignait la population ; tant il est vrai qu’on rencontre toujours de l’ivraie parmi le bon grain.

    Nos deux Lyonnais qui s’aimaient comme Oreste et Pylade, et ne se quittaient jamais, allaient assez habituellement le dimanche et les jours de fête à la campagne, chez quelques bons cultivateurs de leurs amis qui les recevaient toujours avec plaisir. Là du moins, ils pouvaient passer tranquillement ces jours de repos, sans avoir à redouter ni les embarras, ni les dangers presque inséparables des réunions publiques. D’ailleurs il leur semblait que l’air frais qu’ils respiraient aux champs les disposait mieux au travail du lendemain ; car, à cette époque, les ouvriers fêtaient le dimanche et ne chômaient pas le lundi.

    Cependant, un jour, cédant aux instances de quelques camarades et contrairement à leurs goûts, ils se laissèrent entraîner à une fête de village. C’était dans la saison la plus belle et la plus chaude de l’année ; il y avait un grand concours de personnes de tout âge et de tout sexe ; mais les ouvriers d’alentour qui semblaient s’être donné rendez-vous, y étaient surtout très-nombreux. Aussi les jeux, la danse et les divertissements de toute sorte furent-ils très-animés.

    Nos deux compagnons y prirent une part assez active ; mais surtout à la danse qu’ils préféraient aux autres plaisirs. Le plus jeune s’y fit remarquer par sa souplesse et sa gaîté. Ce nouveau triomphe fut un nouveau grief aux yeux de ses rivaux toujours jaloux de ses succès. L’un d’eux, plus passionné que les autres, lui chercha querelle. La préférence accordée par une jeune fille que celui-ci convoitait depuis longtemps, en fut la cause sinon le prétexte.

    Violemment provoqué, le scieur de long, malgré le calme et la prudence qu’il mettait ordinairement en toutes choses, ne put se contenir cette fois. Des paroles acerbes furent d’abord échangées entre les deux adversaires. Des propos on en vint aux faits. Une rixe à laquelle prirent part deux autres ouvriers, méchants acolytes du provocateur, jeta le trouble et le désordre au sein de cette nombreuse réunion jusqu’alors si paisible, bien que si joyeusement agitée. Cependant, grâce à l’intervention efficace de quelques sages assistants, la rixe fut étouffée et le calme se rétablit. Mais la colère comprimée de l’agresseur n’en devint que plus violente et la vengeance qu’il méditait plus acharnée.

    Les deux amis eussent volontiers pris part aux réjouissances qui recommencèrent, mais la nuit approchant, ils jugèrent plus prudent de se retirer. Ils avaient à peine fait quelques pas, que leurs ennemis, qui épiaient leurs démarches, quittèrent presque en même temps qu’eux l’assemblée et les suivirent. Ils les eurent bientôt atteints. Leurs quolibets provoquants auxquels ils ne répondirent que par le mépris, n’empêchèrent pas les Lyonnais de continuer tranquillement leur route ; mais ils se tenaient sur leur garde, bien résolus à repousser la force par la force, en cas d’attaque directe, car le courage et la force égalaient en eux la prudence et la sagesse.

    Ils étaient arrivés à peu de distance de la ville lorsqu’un individu qui avait pris les devants, par un chemin raccourci, était posté là, fondit sur eux à l’improviste et frappa si violemment avec un lourd bâton le plus jeune des deux camarades, qu’il tomba à terre étourdi par le coup. Se précipiter sur l’agresseur, le désarmer et le terrasser, fut de la part de l’autre, l’affaire d’un instant ; mais les deux premiers provocateurs de l’assemblée, étant aussitôt accourus, ils se ruèrent sur le Lyonnais resté valide.

    Ces trois hommes se battirent avec acharnement. Malgré sa taille athelétique et son bouillant courage, le Lyonnais ne put soutenir longtemps cette lutte trop inégale ; frappé à la tête d’un coup mortel par le lâche qui avait déjà tant maltraité son jeune ami, il tomba pour ne plus se relever. Effrayés du résultat de leur sanglante victoire, les trois assassins d’origine étrangère prirent lâchement la fuite. En vain la justice déploya-t-elle contre eux toute l’activité de son zèle ; ils parvinrent à se soustraire à ses poursuites, et cet horrible meurtre resta impuni . Quant au jeune Lyonnais qui était encore gisant, il ne fut tiré de la stupeur où l’avait jeté le coup qu’il avait reçu, que par le cri de douleur que poussa la victime en expirant.

    Qu’on juge de son affliction et de son désespoir, lorsque revenu à lui, il trouva sans vie son malheureux ami. Malgré les consolations qu’on s’empressa de lui donner et les soins qui lui furent prodigués, on ne put lui conserver les jours, tant sa douleur fut vive et profonde. Cependant, avant de mourir, il exprima le voeu que le peu d’argent qui lui restait, fruit de son travail et de ses économies, fût consacré à l’érection d’un monument expiatoire.

    Ce voeu du moribond fut accueilli avec sympathie par les habitants, heureux de s’associer aux généreux sentiments qui avaient inspiré cette pieuse idée. Une croix de bois fut donc élevée sur le lieu même du crime. En grand vénération parmi la population, elle fut surtout, de la part de la classe ouvrière, l’objet d’un culte particulier.

    Le temps qui détruit tout ne respecta pas cet humble monument. Afin qu’il fût plus durable, on le remplaça par une croix en grès de Saint-Laurent quelques années seulement avant la Révolution ; mais le vertige qui bouleversa tant de têtes pendant cette tourmente, n’épargna pas notre localité : les plus effervescentes suivirent le torrent. Dans leur folie elles ne respectèrent pas même leur propre ouvrage. La croix de pierre fut brisée par les mêmes mains qui l’avaient si religieusement élevée quelques années auparavant.


    Eustache-Placide Lacroix
    La Croix de pierre dite croix au lyonnais
    Vastine et Lilman - 1865
    Médiathèque André Malraux - Lisieux
    Diffusion libre et gratuite.



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