Normandie Héritage

Le Poète Louis Beuve. Passionnément Normand


Auteur : François Enault, alias MOB

Mots clé :

François Enault

|

Langue normande

|

Louis Beuve

|

Régionalisme

|

Louis Beuve, Passionnément Normand

Qui est-ce que Louis Beuve ? Un chansonnier ?... mieux que cela !... Un poète ? Assurément et d’un beau mérite !... Mais pour nous autres gens du pays coutançais, il est quelque chose de plus encore.

Vous est il arrivé, d’entendre à la fin d’une journée d’été, à la campagne, une belle voix de paysan chanter dans les champs ? La chaleur est tombée ; les oiseaux se sont tus ; des rayons dorés traînent encore dans le ciel ; des reflets pourpres somnolent au creux des étangs ; au loin, quelques cahots de charrettes cheminent sous les verdures et bercent de leurs échos assourdis la nonchalance des eaux et la paix des vergers ! Tout à coup, une voie robuste entonne à pleins poumons une complainte archaïque. Cela ne rappelle en rien, évidemment, ni l’Opéra, ni le Conservatoire, mais, cette poésie naïve que des générations d’humbles gens se sont transmises, emplit de son rêve paysan la campagne attentive !... La voix rude sonne d’un bout à l’autre des champs comme si elle émanait du paysage même ! Elle l’anime, le caresse et le synthétise. Dans la splendeur d’une soirée d’été, cette voix fruste de pâtre ou de valet s’est muée et grandie jusqu’au symbole ! Elle est la voix même et l’expression des choses d’alentour.

Au déclin de nos patois, de nos mœurs villageoises et de nos traditions locales, nous goûtons infiniment le charme et l’émotion de la chanson rustique de Beuve. Pour ceux de chez nous que les mille racines des souvenirs d’enfance attachent à ces choses qui meurent, la puissance du poète à les évoquer, son parti pris de ne les exprimer qu’en patois ont donné à son oeuvre un mérite rare et un verbe singulier. Beuve est un bon poète du terroir, c’est entendu, mais, il est aussi « la voix qui chante » au pays coutançais.

Louis Beuve naquit à Quettreville, petit bourg assis sur la grand’route, à mi-chemin de Bréhal et de Coutances. Son enfance s’écoula partie à Angoville-sur-Ay, près de la Haye-du-Puits, où la tendresse d’une tante remplaça pour lui celle de la mère défunte ; partie au joli moulin natal de Quettreville où la gravité des meuniers et les hâbleries des finots frappaient de leurs contrastes son esprit observateur.

A l’âge de commencer ses études, Beuve rêvait plutôt d’être mousse ou pilotin pour aller à Terre-Neuve. Il fait allusion à cette vocation prématurée dans le Vûs Douit :

A la linsiv’ dans ma p’tite âge,
Eun’ fais que l’linge était puchi,
Dains not’ graind’ tchûv pour faire eun viage
Sus l’ieau, fallait m’vais m’enbarqui !

J’étais eun hardi capitaine !...
Pour Terr’ Neuv’, je m’creyais parti
Quaind j’ naviguais sûs inan vûs douit
Qui dort là-bàs sous les quènes.

Ver’ mais ma mèr’ pa l’couân d’sa f’nête
M’criait parfais : « Drôl’ dl’offici
Ah ! tu vas vais la Bêt’-Havette
Qui va te happaer par un pyi !.. »

En l’espèce, la bête Havette fut le Collège qui le happa avant tout embarquement autre que celui du « Vûs Douit ». Il commence ses études au collège de Granville et les continua au lycée de Caen. Beuve a gardé un vif souvenir du réfectoire de ce lycée, non pour ses menus dont je me garderai de médire, mais pour ses peintures murales qui glorifient le Duc Guillaume et la conquête de l’Angleterre. Devant elles, le jeune écolier rêva d’une Normandie idéale et patoisante, exaltée à la tête des peuples soumis à son joue ou à son rayonnement, une Normandie qui garderait encore ses Ducs, ses coutumes et son autonomie et jusqu’à la consommation des siècles refuserait d’être province ni vassale de qui que ce soit. L’ami Beuve remplacerait encore facilement, s’il le pouvait, les réalités de la politique internationale par son rêve juvénile, éclos au lycée de Caen.

De Caen, le poète vint à Paris ; il y trouva un emploi de commis de librairie et quelques amis avec lesquels il eut l’idée de fonder une Société normande, le Bouais-Jan. Aux réunions mensuelles qui, prirent le nom d’Assembiaies ou de Beuveries, on commémorait telle ou telle fête locale célébrée là-bas ; on chantait des chansons nouvelles, ou traditionnelles ; on buvait quelques moques de cidre frais ou de pur jus. Beuve, secrétaire de la Société veillait avec une parfaite intransigeance à l’exécution des rites rustiques qui devaient donner aux parisiens une haute idée des gars de Normandie. Jamais d’ailleurs le Bouais-Jan ne s’est si bien porté que sous cette tutelle farouche.

C’était (le Bouais-Jan) un petit gars solide et tapageur qui narguait même l’autorité du Préfet de Police, maître après Dieu, à bord de la galère lutécienne. En voulez-vous un exemple : A une assemblée, Louis Beuve avait apporté une pièce nouvelle : la Cainchon du bouon baire. Il y avait une centaine personnes et il était tout près de minuit. Le poète pria l’assistance de prendre en choeur au refrain :

Bounn’ gens, j’airons c’t’annaie
Du baire à caodrounnaies !...

Puis il partit sur un octave si inattendu et l’assistance égayée lui répondit d’un registre tellement puissant que tout le quartier fut incontinent réveillé et mis en rumeur.

Sur la paisible rue du Dragon, toutes les fenêtres s’ouvrirent avec colère ; les malédictions tombaient de tous les étages, les jurons ruisselaient en averse, les rappels à l’ordre étaient furieux et frénétiques !

Mais, le Bouais-Jan hurlait en tempête ; les clameurs des voisins étaient bues par la trombe de ses voix joyeuses.

Pour en finir, un grincheux courut chercher la garde. Les hurlements continuaient ; prudents, les sergents de ville firent mander le Président de la soirée à l’entrée du couloir :

— Qui fait tout ce boucan-là ?...
— Messieurs, c’est le Bouais-Jan qui s’amuse !...
— Eh bien, il n’y coupera pas le Bouais-Jan !... Je lui colle une contravention
.

Quelques mois après, nous eûmes à demander une autorisation pour une soirée. Notre délégué reçut de l’honorable fonctionnaire auquel il s’adressa un accueil sévère :

— Ah ! c’est vous le Bouais-Jan !... vous venez à propos !... Nous avons laissé tomber une contravention qui vous avait été dressée !...
— Une contravention au Bouais-Jan ?... Mais monsieur, ne confondez-vous point le Bouais-Jan, société littéraire et artistique avec un poète montmartrois, tapageur et noctambule avéré, nommé Jean Lebouais !...

Ne prenons jamais le Pirée pour lui homme !... le haut fonctionnaire sourit et passa la fiche malveillante au nom de Jean Lebouais, poète et inconnu, ce qui est quelquefois synonyme.

Louis Beuve fut la joie de ces réunions calmes ou bruyantes. Son succès même l’obligeait à produire pour ne point se répéter. En outre, une petite feuille, la Revue du Bouais-Jan parut quelques mois après les débuts de la Société. Les exigences de sa publication bimensuelle obligèrent ses rédacteurs à une production... intensive pour des gens de peu de loisirs et de tout autres préoccupations professionnelles.
Ce fut donc pour Beuve une époque féconde, mais de bon souvenir où sa verve trouvait le tremplin et l’auditoire nécessaire pour se donner et prendre conscience de sa force et de son originalité. Mais, un emploi de rédacteur au Courrier de la Manche fut offerte au poète du Bouais-Jan ; notre camarade l’accepta, joyeux d’aller revoir et habiter avec sa petite famille la Normandie où lui était faite au soleil cette place très honorable et inattendue. Comme un autre poète patoisant, le maître cherbourgeois Rossel, qui aurait droit lui aussi aux honneurs des « Normands de Paris », Louis Beuve écrivit d’abord dans le but modeste d’amuser une société de compatriotes par de petits poèmes composés dans la langue du cru pour mieux évoquer les gens et les choses du pays.

Dans les Contes d’aotfais, dans les Vûles Querettes surtout, il excelle à dire gaiement toute sa vénération pour les humbles éléments de la vie rustique.

Quiqu’ ch’est qu’yeues inventions d’pétrole ?
Ded’quai qui sent tout piein maovais !
J’aime chent coups mûs la bagnole
Qui no cach’ tq’cheu nous tout en paix.

En dépit du prograès,
Je répète parfais
Vive la vûl’ carriole
De nos Bounn’ gens d’aôtfais !

Pour exalter la Normandie, il poussera volontiers le dénigrement du horsain jusqu’au paradoxe. Ecoutez le dans L’shommes conséquents d’par chin :

Ah ! qu’j’ai la tête élugeie
De tous ches Méridionaux,
Et d’yeues oliv’ pourries
D’yeux félib’ et d’yeux touriaux !...

Leue bell’ Méditerrannâe
Ch’est eunn’ mar’ près d’eun’ maison.
N’y a paé seul’ment d’marâes ;
No z’y peintrait du cresson !...

Et avec une verve malicieuse de pince-sans-rire, il nous énumère les grands hommes de Normandie et leurs principaux titres de gloire. « J’avons, dit-il :

Charlott’ Corday, eunn’ jann’ fille
Qui s’servait bi d’san coutet ;
L’amiral Dumont d’Urville
Qu’a mouru dans eun... q’min d’fé !
En estateue dains Couteinches,
Assis sur sa quaire j’avons,
Monsieur L’ Brun, duc de Piaiseînche,
Qu’à l’air d’un raid’ bouon garçon !

Mais voici le pays natal réjoui par l’abondance d’une année de pommes. Beuve écrit la «  Cainchon du bouon baire !  ». D’abord, les inquiétudes du paysan :

Parfois, ch’est le bouton qui mainque
Fieur n’est pé poumme à c ’que no dit
Et quaind nou z’en veit sus la brainque,
Ou n’sont pas acco dans l’pangni....
Mais quaind arriv’ la bounne époque
Où fleurissent tous nos s’rasins,
Quaind partout bourdonnent les maoques
No peut criaer à ses vaîzins
Bounn’ geins, j’airons c’tannâie
Du baire à caodrounnaies
Et des pommes à quertâies....

Et quand le cidre est fait, le breuvage à point, ce magnificat narquois lui monte sur les lèvres :

Du bair’ qui fait du bi à s’n’homme
A l’ouvrage qui baill’ du coeu,
Ch’est du fout-bas que nou le nomme
Aussi rouge que du saing d’boeu !
l’nie du gâosi la siq’resse,
Est byifaiseint à l’estouma....
Mei, j dirais bi chent coups la messe
Ri qu’aveuc du boun baire comme cha !..

Hélas, ce n’est point toujours fête au même saint ! Après l’abondance, la disette. Voici l’année où il n’y a pas d’pommes.

Ch’était à graindes guichounnâes
Qu’no beuvait l’bouon bair’ l’an dregni,
Ach’teu ch’est à pienn’ caodrounnâes
Qui faot querriaer d’lieau dans son ch’li.
Annâe sains poumm’ annâe d’minsère
Comm’ disaient les vûl’ geins d’aotfais,
Cha n’sert de ri d’poussi d’z’ébrets,
I faot montaer sur les tounnets
Et querriâer d’lieu sus san baire !

Louis Beuve reste toujours en contact si intime avec le pays que personne mieux que lui n’en enregistre les sentiments, n’en reflète la pensée. Il n’essaiera jamais de faire un portrait du paysan qu’il exalte ; il ne lui trousse point les favoris ni ne lui drape sa blouse. Mais, il le met toujours dans son cadre, dans son attitude et dans son expression même ; il trouve pour le peindre ainsi une touche sobre, large, savoureuse et de vision si exacte que la photographie du bonhomme serait superflue. Le voici chez lui :

V’là not lit et v’là sa baincelle,
Mes belles moques pendeues au pianchi !
Sus le dréchous piein de vaisselle,
Guettiz coumme tout est bi rangui !

Le maître sait apprécier ce confort rustique et surtout, il sait en jouir :

Près d’eunn bounne attisae qui fiaimbe,
Nou peut se moqui de l’hivei !...
Eun pot-chopenne entre les gaimbes,
Ah ! qn’i fait bouon s’caoffer t’chen’sei !

Le bonhomme est un arrière-petit-cousin de Rabelais et même de Gargantua ! (Ils le sont un peu tous chez nous).

Allons vite eun pot d’baire
De poux d’être empouqui !
Bi qui n’y ait paé d’erêtes
I faut baire de bouons coups
Pour cachi la galette
Des bouns’geins de tq’cheu nous !

Mais, il a quelque souci de galanterie rustique et sait remarquer le brin de toilette féminine fait pour lui faire plaisir :

La boun’ main’ qu’ont les filles ;
A l’âtre, i fait si câos
Quaind l’bouais-jan qui pétille
Saôte sus leûs ehabâots !
O sav’nt bi qu’no les guette.
Et mett’ut eun bieau cann’zous
Pour tournaer la galette
Des hommes geins de t’cheu nous.

Voilà de l’élégance rustique, bien notée. Le poète est plus heureux encore quand il fait parler les femmes. Ecoutez le babil de cette maman avec son marmot dans les Contes d’Aotfais !

Not’ horloge fait « toque et toque »
Ecout’ donc coumm’ cha fait bi !
Jeain est v’neun pour bair’ sa moque
Avaint de s’fiqui dans son lit
Et not graind valet, maît’ Jacques
Depdoux qu’i tumbe de lieau,
Y a dit de mett’ yans les vâques
Pour eh’ te gnit dans not’ prinsot !
Do, do, man pour petiot !

Après ce monologue caressant, voici la tendresse passionnée, inquiète et fière de la grand’mère dans ses « Adieux à son fisset » :

J’devyi’ns vûl’, je n’sis pûs vivre
Pour allâer par les maisons
Puchi, siqui la linsive
Req’tchuraer pèle’ et caodrons !
Que de pein ! Bounn’ Virg’ Mareie
Pour gangni sa pourre veie !...
Cha n’me f’rait pus ri-n’achteu
De m’n’allaer d’aveu l’Boun Gieu !
Ch’est li qui m’enl’vit ta mère ;
Vère, y éra chinq ains à Noé !
La v’là bi tirae d’minsère.
Et men tout’ soul’ d’aveu tei !
Ma pourr’ défunte Lyonneie,
Si travaillaint’ si joleie,
L’ z’ aing’s en étaient amoureux,
Ol’ est partie d’aveu yeux !

Ceci a l’allure simple, la couleur discrète et les belles lignes d’une fresque des « Primitifs ». Toute la pièce serait à citer car elle est d’égale venue ; c’est un poème de souffrances candides et d’espoirs misérables !

Le petit bonhomme va rester grand-valet chez maître Louis ; c’est un homme qui commence sa vie ; et la vieille grand’mère le quitte presque rassérénée par l’espérance d’un avenir de travail et d’honnêteté !...

Es écalis du chimm’ tyre
Daimmanche tu vyidras m’ caosaer
A la Graind’Messe pour me dire
Si tu crais t’accoutumaer !...
Allons, n’pieur’ paé chir quenaille,
Tu sais bi, faot que j’ m’en aille,
L’ long d’la cache en m’en r’tournaint,
Pour téi, j’ m’en r’vais tricottant !

Mais à côté de cet amour familial, il en est un autre que le paysan normand éprouve au même degré et quelquefois plus violemment ; c’est l’amour de son « fait ».

Beuve nous a montré jusqu’ici ces deux sentiments souriants et satisfaits dans la paix de la ferme et de la chaumière. Il nous manquait de les connaître contrariés, humiliés, ruinés et bafoués, n’ayant plus ni ressort ni espérances.

C’est le thème de la Vendeue, l’histoire douloureuse, banale et trop fréquente des fermiers saisis et vendus par ministère d’huissier !

Tout serait encore à citer de ce drame rustique observé par un Shakespeare de village dont l’émotion passe du rire aux larmes et au frisson de la terreur avec une aisance remarquable et une réalité saisissante. Après avoir vendu les animaux et les instruments de la ferme, voici que passent aux enchères les meubles du home, les objets sacrés de la vie familiale :

La Bounn’ Virg’ ou pyi du Calvaire
N’a p’t’ête pé veu d’quai d’aussi deu
Que ch’té pourr’ feimm’ due ch’té pourr’ mère
Quaind o vit tout san fait vendeu !

O s’evanain ell’té pourr’ Mareie
Quaind un homme qui s’ sentait un miot
Dans la chaimbre enl’vit d’eun’ brachie
L’vûs ber en bouais d’san défunt p’tiot.

L’huissi et san crious
Gueulitt’nt coumme deux pitous :
« Allons vous aotes, la jeunesse bormne à marier,
pour un frainc trois sus ! le voulous ? »
Mais, Maît’ Guste, la raison perdeue
D’ vallit poussaint des sacrements
Car i voulait mainchi les gens
Qui mettaient dessus à la vendeue,
Sa vendeue !

Cette intensité de vie et d’émotion, ces raccourcis vigoureux, ces contrastes heurtés pour amener l’explosion de maître Guste, sont d’un art puissant et raffiné. Il rend d’ailleurs admirablement la psychologie de ces pauvres gens que l’appareil de la justice trouve passifs et soumis jusqu’à cacher leurs larmes, ou violents et impulsifs jusqu’à la folie.

Beuve s’attendrit toujours sur les pauvres gens, même quand il les plaisante ! Voyez « l’Epicire » et surtout «  Les Pieîntes d’eun tournoux d’gigot sus l’chaimp d’faire de Lessay ! »

Qu’i tumb’ de l’iâu ou bi qui vente,
Mei, j’reste ilo comme eun piquot
Pendaint que j’vos vais sous les teintes
Querriaer l’boun baire à pieinn connot !
V’là not’ maît’ qui crie à pieinn’ tète
A tous les geins : « Voulons d’la chai ! »
Ah ! naon, n’y a pé d’daingi qu’ m’ guette
Et m’diys’ : « Man pourr’ Jeain, avous sêi ? »

Mais ce pauvre hère qui traîne dans toutes les foires sa paresse crasseuse et son labeur intermittent est un révolté comme tous ceux qui refusent le travail régulier. Et il finit par cette boutade qui est au fond de son esprit à demi-croyant, un aveu de sa déchéance et une sorte de malédiction désespérée :

Quand j’mourrai, j’ai fiyrment idâe
D’aller ès cieux... J’lai bi gangni
Dedpis l’temps que j’fais des corvâes
Pour Saint-Fioxai, pour Saint-Michi.
S’i n’ont paé pityi d’ma minsère
Ch’est au cornu que j’m’adrêcherai
J’pourrais raid’ bi fair’ san affaire
Pour caoffer le foude dains l’enfai !
Hao, hao, hao
L’enfai, le peurgatouaire,
Cha m’est egal acco
Je m’crairai sus l’champ d’faire
A faire t’chure le gigot.

Nous voilà loin de ce voeu mélancolique et prématuré du poète :

Quaind je n’serai pus, mei, j’veux erposer
_Près d’nos défunts, ilo dans l’chyhetiyre !

Et dans ma fosse, au-dessous des pommis,
_Je dormirai, près de ma ville égliyse !

Cette vieille église, il l’aime un peu à la manière de nos bonnes gens qui ne poussent pas trop loin vers le ciel pour ne pas perdre de vue leurs intérêts matériels ni leur « fait ». L’église, d’abord, c’est la paix morale et le repos physique du dimanche.

Quaind no-z’enhann’ tout’ la s’mainne au fourment
_Ou dans l’hivei à querriaer de la plyse,
_Tous les dimmanches, mei, je sis bi content
_D’m’en allaer r’vais ma vûle égliyse !...

Puis voici les satisfactions intimes de tendresse familiale ou de vanité rustaude qu’elle procure :

L’aot jou rot’ fille a fait sa commeunion...
Oh ! eu joli là, je m’sentais revivre !
Ch’est lyi qu’avait l’pus bieau cirg’de féchon
Qu’était q’maindaé pour qu’i pezyit t’quinze livres.
Quaind ej’ sorteîm’s pour écoutaer les voeux
(Qu’on récitit si byi, ch’té pourr’ Elise)
Sa mère et mei, ,j’pieurrions tous les deux
Sous le porta de ma vûle églyise.

Mais, cette religion si orthodoxe reste en secrète coquetterie avec les fées et les milloraines. D’ailleurs, le poète admet volontiers, et il a peut-être raison, toutes les croyances et toutes les superstitions qui font rêver l’âme paysanne et la soulèvent par le charme ou la terreur au-dessus du terre-à-terre de ses préoccupations habituelles. Il termine le Vûs Douit par ce regret mélancolique :

Ch’est man janne temps surtout qu’jergrette
_Quand j’vais eun mare au fond d’un qu’min.
_Les Latusaes, la Bâte-Havette
_I m’semble qu’tout chta va r’venin !

Le vûs douit, la vûle églyse, par leur tenue, par leur gravité discrète, par leur lyrisme élevé marquent une tendance vers l’expression d’idées purement littéraires et moins contingentes à la vie rustique.

Avec cet instrument terre-à-terre et imparfait qu’est le patois, Beuve, dans le «  Graind-Lainde-de-Lessay » et dans le «  Salut à Barbey d’Aurevilly » s’élèvera à la grande poésie lyrique. Pour en exprimer les images et l’accent, son lexique trouvera les termes les plus savoureux et les plus expressifs ! Voici un fragment de la « Graind-Lainde-deLessay »

Ver’ dains les sombres gnits d’varouge
Quaind nou z’entend les vents vyipaer,
Quaind les pourr’ geins qui sont en viage,
D’vaint tei, font le seign’ de la Crouet,
Ch’est en vain que Cart’ ret qui s’alleume
T’envie l’sourir de san écliai
T’es triste sous tan maintet d’breume.
Et ryin au mond’ ne te distrait
O ma belle Lainde, graind’ comme la mé
O ma Graind-Lainde de Lessay !

Louis Beuve a compris quelle barrière le patois élevait entre son oeuvre et le public. Par deux fois, il a doublé son lyrisme d’une traduction française, dans le Graind-Lainde et dans ce Salut à Barbey d’Aurevilly qui eut un si beau succès aux fêtes de Saint-Sauveur-le-Vicomte.

Pourquoi donc s’obstiner à écrire en patois puisque c’est restreindre sa clientèle et ses lecteurs à une minorité ? Et peut-on accorder le titre de littéraire à une oeuvre dont le lyrisme évident ne repose sur aucune assise grammaticale ?

Notre parler normand n’a point le lien ni la solidité du provençal de Mistral ; il varie de canton à canton, presque de clocher à clocher ; les heurts de l’école primaire et du régiment l’effritent chaque jour ; il disparaît peu à peu.

Beuve a vu ces inconvénients, puis il a choisi sa langue et son choix a été fait par préférence et par conscience d’artiste.

Il désirait « surtout et avant tout » être le poète de sa petite patrie ; il voulait peindre les gens et les choses de chez nous comme il les voyait, les entendait et les sentait. Si son oeuvre a évolué et a grandi, son but est resté le même. Et pour l’atteindre, il n’avait pas de moyen plus expressif ni de meilleur outil que le patois.

Bien plus sous prétexte d’épurer ce patois pour rester plus de chez lui, il en a exagéré l’accent, compliqué l’écriture et interprété l’orthographe phonétique jusqu’à devenir illisible pour ces paysans à qui son oeuvre était destinée.

Et par un absolu désintéressement, qui sacrifie tout à la rigueur d’une conception, malgré qu’elle ne se recommande point d’un système régulier de syntaxe et de prosodie, cette oeuvre appartient à la littérature comme celle de Mistral, de Jasmin et tant d’autres patoisants.

C’est que, quelque soit son langage, l’homme trouve toujours le moyen de dire magnifiquement sa vie et ses passions. C’est le propre d’un artiste de surprendre ce secret du geste et de l’expression pour les reproduire. Or, nous venons de le voir, Louis Beuve n’y a point failli ; son oeuvre est vécue et vivante.

Mais il n’est pas que le bronze ou le marbre pour faire oeuvre d’art ! Quelle que soit la matière de l’image, celle-ci peut être émotive et belle si elle est le fait d’un poète.

Mettons, si vous le voulez, que les poésies patoises de Louis Beuve sont de superbes cires, de ces cires perdues que les évolutions prochaines feront fondre ou disparaître au creuset du temps. Elles auront le destin de ce patois qui recule à tout contact de la vie moderne, mais qui se synthétise dans leur beauté et se magnifie de leur valeur !...

Statuettes évocatrices, modelées par une main pieuse au seuil des chaumines ancestrales, elles sont maintenant comme les dieux lares de nos hameaux patoisants. Quand elles disparaîtront, quand nous n’entendrons plus leur sens, quand à leur poésie nul coeur ne vibrera plus, nous aurons perdu tout à fait nos traditions, notre caractère, les souvenirs de notre passé et jusqu’au goût de notre race. La petite patrie aura évolué vers une plus grande ; ses fils seront allés vers un autre idéal.

Mais nous qui avons senti l’impulsion des aïeux vibrer dans la chaine de nos traditions villageoises, nous qui trouvons même douceur au cidre frais, dans les moques et sur les lèvres aimées, au patois familier de nos jeunes années, nous aimons saluer en Louis Beuve, la belle voix paysanne qui chante au pays coutancais.

Le Poète Louis Beuve
La Revue illustrée du Calvados - François Enault - Septembre 1910

Logo officiel Normandie Héritage © normandie-heritage.com
Gestion de contenu spip(3.0.17)
Copyright © normandie-heritage.com
Tous droits de diffusion et de reproduction réservés.