L’épi de faîtage dans la tradition Normande


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Dressé au sommet des toitures, à mi-chemin du ciel et de la terre, l’épi de faîtage est autant un ornement qu’un symbole. Quand même sa fonction a évolué au cours des siècles, il reste l’expression du goût de son propriétaire et manifeste la continuité d’une tradition régionale sans pareille.

Tuiles et épis de faîtage dans la tradition normande

Chercher les origines historiques de l’épi de faîtage relève de la gageure. Sa présence en Occident est attestée dès le XIIe siècle, puisqu’on le trouve représenté sur des miniatures. On s’accord généralement à voir en lui le produit d’une influence orientale : est-ce un heureux contrecoup des croisades au cours desquelles les combattants - les Francs, comme on les appelait dans les ports du Levant -, se sont frottés à une civilisation infiniment plus raffinée que la leur ? Est-il parvenu en Europe par un autre truchement ? Sur ce chapitre, les spécialistes sont sans réponse.

Jusqu’au XVe siècle, l’épi de faîtage en plomb est présent dans toute l’Europe. Il remplit, en temps de paix, la fonction de l’étendard guerrier : signe de ralliement, il va de paire avec la girouette qui souvent le surmonte. En des siècles où l’image l’emporte sur le texte, où toute iconographie est riche de significations sociales et sacrées, il tend à devenir l’emblème d’une caste, la noblesse, au même titre que les armoires. Dans le courant XVe siècle, le Pays d’Auge est le théâtre d’un phénomène spécifique : les épis de faîtage, qui jusqu’alors avaient été en plomb, cédant le pas aux épis en terre cuite vernissée. Ceux-ci ont une taille encore modeste et sont d’un vert bouteille ; on les appelle des étocs. C’est l’étape décisive : un siècle plus tard, on voit apparaître l’épi de faîtage émaillé et polychrome. Ses formes sont plus élancées, sa conception plus originale ; on y décèle le coup de patte de son auteur. Pour la première fois, il témoigne d’un réel souci artistique.

Cette évolution est rendue possible par le développement des manufactures du Pré d’Auge et de Manerbe, qui produisent des céramiques de toute nature. L’influence italienne est patente dans le raffinement des formes et la révolution esthétique qu’elles manifestent ; de surcroît, la présence d’artisans d’outre alpes est attestée en 1630.

Ainsi, l’épi de faîtage devient peu à peu l’ornement obligé des manoirs, des maisons de maître et de toute demeure prospère dans une région : le Pays d’Auge, qui traverse une longue période d’opulence. C’est son âge d’or, qui ne connaîtra de déclin que vers la moitié du XVIIIe siècle.

A la même période, les toitures du Cotentin connaissent un autre type d’ornement : le gaudion. Ce terme désigne trois types d’objets : les colombes, les « Bacchus » - qui servent d’enseigne aux débits de boisson -, et les épis à proprement parler, dont la taille est plus petite et la forme plus rudimentaire que ceux du Pays d’Auge. Mais, à partir de 1750, la production d’épis périclite ; ceux qui demeurent se dégradent sans être réparés, ou sont détruits sans qu’on songe à les remplacer. Ainsi commence une longue éclipse qui prendra fin aux alentours de 1850, avec le développement des stations balnéaires sur la Côte Fleurie.

En 1842, Maurice Comptet rachetait une petite poterie et fondait la Tuilerie Normande du Mesnil de Bavent. Mettant à profit la veine d’argile sur laquelle se trouvait ses établissements, il ne tardait pas à en faire une véritable manufacture spécialisée dans la fabrication de récipients domestiques, pots à fleur, tuiles et tuyaux de drainage. Cependant, il se vit rapidement confier une autre tâche : restaurer d’anciens épis de faîtage laissés à l’abandon depuis des lustres. En homme avisé, il comprit le parti qu’il pouvait en tirer et il s’employa à recenser les épis existants. Ainsi pouvait-il non seulement les réparer, mais encore en confectionner de nouveaux et relancer du même coup une activité qu’aucun artisan n’était plus capable de mener à bien. Aidé de son fils Charles, il utilisa la structure industrielle qu’il avait mise sur pied pour réhabiliter un patrimoine artistique tombé en désuétude et lui donner un nouvel essor.

Les circonstances jouaient en sa faveur. Le goût romantique avait remis en honneur les arts et traditions populaires : partout, on inventoriait et on réinterprétait les cultures régionales. Par ailleurs, l’engouement que connaissait la côte normande commençait à attirer une clientèle fortunée qui se faisait construire de vastes villas et aspirait à leur conférer un cachet traditionnel. Secondés par des architectes, Comptet père et fils s’empressèrent de satisfaire, voire de susciter, cette demande d’un nouveau genre. Ainsi vit-on refleurir à proximité des plages, les épis de faîtage qui jadis avaient été l’apanage du Pays d’Auge. A partir de cette époque, l’histoire de l’épi de faîtage se confond avec la Tuilerie Normande du Mesnil de Bavent.

En 1903, Aimé Jacquier prit la succession des Comptet ; il continua le vaste travail d’inventaire des épis anciens tout en concevant des formes inédites, adaptées à l’évolution du goût. « L’industrie artistique » ne se bornait plus à reproduire les modèles existants ; elle créait et se mettait au diapason de son époque. L’épi 1900 n’est plus un simple édicule composé de trois pièces ; il prend les allures de totem et s’affranchit des codes sociaux. Il devient un objet purement esthétique qui participe du faste de la demeure qu’il surplombe.

Mais les convulsions de l’histoire semblent se jouer des hommes. Après la Première Guerre mondiale, l’épi de faîtage n’est plus à la mode. On le fabrique encore, on continue de le vendre ; mais la production stagne. Pendant des années, malgré plusieurs changements de direction, la Tuilerie Normande du Mesnil de Bavent demeure l’unique dépositaire d’un savoir-faire qui, de nouveau, paraît voué à la conservation du patrimoine. Il faudra attendre plusieurs décennies pour que, une fois de plus, la tendance s’inverse.

Désormais séparée de la Tuilerie Normande dont elle est issue, la Poterie du Mesnil de Bavent peut se prévaloir d’un siècle et demi d’expérience. Riche de l’histoire qui a forgé son identité, elle entend perpétuer cet héritage et l’ouvrir vers d’autres horizons. La tradition ne saurait se passer de l’innovation.


François Bouchard
Photos : Poterie du Mesnil de Bavent



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