Montgommery


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Baie du Mont-Saint-Michel

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Gabriel de Lorges, Comte de Montgommery

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Mont-Saint-Michel

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Le soleil venait de se coucher sur la côte bretonne, derrière le Mont Saint-Michel, qui était environné d’un poudroiement d’or, tandis que le rocher de Tombelaine s’estompait sur les teintes orangées du crépuscule. Les grèves de la baie normande et bretonne, limitée par le cap de Granville et la pointe de Cancale, et que la marée montante n’avait pas encore envahies, étendaient partout leurs nappes blanchâtres, comme plaquées d’argent mat ; trois rivières, la Sée, la Sélune et le Couesnon, capricieuses et lentes, déroulaient, à travers les sables, leurs multiples sinuosités.

Le soir était venu ; déjà, dans l’azur plus sombre, les étoiles se montraient. La colossale Abbaye-Forteresse découpait sur l’horizon sa silhouette noire, pyramide presque régulière, couronnée par une flèche romane, ajourée et fleurie, dominant de près de cinq cents pieds les grèves environnantes. Au sud les bâtiments abbatiaux, à l’est, le Châtelet, s’éclairaient de petites lueurs ; les moines priaient dans leurs dortoirs, les soldats veillaient à leurs postes, sur les remparts, garnis de tours, hérissés d’échauguettes pointues, crénelés formidablement et percés d’étroites meurtrières. Elle était superbe dans son corset de granit, cette Montagne Vierge, le « Mons-Virgo » des anciennes chroniques, contre laquelle les ennemis d’Outre-mer s’étaient vainement heurtés, deux siècles durant, et qui, aujourd’hui, en cette calme soirée de fin d’août 1591, était l’objet des convoitises des Huguenots exaspérés.

Certes, ce n’était ni le radieux coucher de soleil, ni le féérique crépuscule, ni le panorama immense et varié de la baie du Mont Saint-Michel qu’admirait, ce soir là, Monseigneur Gabriel de Montgommery, grand chef calviniste, au faite de la petite colline que couronne l’humble village de Beauvoir. Escorté par une vingtaine de ses gens d’armes, Montgommery ne s’abîmait pas dans la contemplation de et incomparable spectacle. Il venait de sortir de son château de Pontorson, appelé par les catholiques, le boulevard des calvinistes. Au loin, les armes de Montgommery étaient triomphantes ; mais quelles ne fussent ses victoires, le fier et redoutable huguenot savait bien que rien n’était fait, puisqu’il y avait encore quelque chose à faire : s’emparer du Mont Saint-Michel, l’arche sainte du catholicisme. Et de rage, à cette pensée, la main de Montgommery se crispa sur la garde son épée.

Tout à coup, trois hommes de son escorte qui, sentinelles prudentes, s’étaient un peu avancés sur les grèves, amenèrent devant Montgommery un miquelot, un soldat de la garnison du Mont, qu’ils venaient de surprendre. Il tombait vraiment mal le pauvre diable, car ce soir là, le capitaine de Pontorson était de bien méchante humeur. Trois mots sortirent immédiatement de sa bouche rageuse :

— « Haut et court ! » ordonna-t-il.

Mais subitement, il se ravisa, descendit de cheval, posa sa main lourde sur l’épaule du miquelot tremblant, et , d’un geste, éloigna ses gens :

— « Vie sauve pour toi, si tu veux, dit-il ; tu connais très bien le Mont Saint-Michel ? »
— « Monseigneur, voilà vingt ans que j’y sers. »
— « Bien ; ton nom ? »
— « Jehan Courtils, pour vous servir, Monseigneur ! »
— « Cent écus pour toi et dont je vais te bailler aujourd’hui la moitié, si le 29 septembre, à dix heures du soir, tu fais glisser, hors du cellier, jusqu’au bas de la Merveille, une corde solide, capable de porter et d’enlever un homme. Quand tu sentiras sur cette corde une double secousse, enroule la corde sur la roue qui sert à monter dans la deuxième travée l’eau de la fontaine Saint-Aubert. Tu verras ce qui se passera u bout de la corde et tu obéiras, alors, aux ordres qui te seront donnés. As-tu compris ? Est-ce accepté ? »
— « Oui, Monseigneur, j’ai compris et j’accepte. »
— « Voilà cinquante écus ; je te donne rendez-vous pour le vingt-neuf novembre, à dix heures du soir. Et à minuit, s’il plaît au diable, tu boiras avec moi un coup de Malvoisie, dans le calice du Prieur, au beau milieu du réfectoire des moines. »

Et le traître, brusquement congédié, disparut bientôt dans la direction de l’abbaye.

Montgommery fut exact au rendez-vous. Un très léger brouillard, favorable à ses desseins, avait caché sa venue silencieuse, à travers grèves, avec cent cinquante de ses hommes, choisis parmi les meilleurs. Ils arrivèrent de Tombelaine, à pas de loup, par une nuit sans lune, juste au pied de la Merveille, auprès de la Chapelle Saint-Aubert. L’abbaye où, tout le jour, on avait fêté pieusement la solennité annuelle de l’archange, semblait ensevelie dans le sommeil. On eût dit que la garde elle-même était endormie.

L’ordre de la montée successive ayant été réglée d’avance, les Huguenots, rangés dans le petit bois, attendaient en silence. Dix heures sonnèrent et, au dernier coup, une corde glissa. Un lieutenant de Montgommery s’y cramponna et, après un signal convenu, fut enlevé en haut de la muraille.
Trente hommes furent ainsi hissés sans accident. Cependant Montgommery s’inquiétait ; il était en vérité, fort surprenant que ses fidèles compagnons, gens déterminés, ne donnassent point encore signe de vie, car un silence de mort pesait sur la Merveille.
Pour la trente-et-unième fois, la corde tomba ; Montgommery la saisit, voulant monter, afin d’éclaircir lui-même le mystère ; mais son page lui ayant dit que sa présence, hors de l’abbaye, était surtout nécessaire, le chef se rangea à cet avis et ordonna, en quelques mots brefs, à son deuxième lieutenant, de jeter en bas, si tout allait bien, le cadavre d’un moine.

Le lieutenant promit d’agir ainsi et disparut dans la nuit.

Or, voici ce qui se passait dans l’abbaye. Jehan Courtils, le soir même de sa rencontre avec le chef huguenot, avait été assailli de remords. Il avait eu honte de sa félonie, s’était confessé dévotement et avait tout raconté au capitaine-gouverneur. Il avait été, aussitôt, convenu entre M. de Brévent, l’abbé et les chevaliers, après une longue délibération, que les défenseurs de l’Abbaye-Forteresse sembleraient ignorer les projets des calvinistes et que Jehan Courtils, à l’heure fixée, laisserait tomber la corde et hisserait un à un les huguenots rangés au pied de la Merveille. Chaque ennemi, reçu à bras ouverts par le traître, dans le cellier, serait conduit dans le corps de garde et, franchissant sans défiance le vantail de cette pièce, les huguenots seraient transpercés d’un coup de dague par des soldats, cachés derrière la porte.
Cela fut exécuté sans bruit.
Quand le lieutenant, qui avait reçu de Montgommery l’ordre de jeter un moine par une fenêtre, fut monté, il fit part immédiatement à Jehan Courtils de la volonté de son chef.

— « Rien de plus facile, répond le traître converti ; vos hommes sont maîtres de l’abbaye et de toutes les positions commandant le sud de la forteresse : des moines on t résisté ; ils ont été occis ; nous allons jeter un cadavre à Monseigneur : Suivez-moi ! »

Et le lieutenant de Montgommery, en franchissant la porte, fut dagué aussitôt.
Jehan Courtils se hâta de faire connaître l’ordre du chef huguenot et, immédiatement, on choisit parmi les trente-et-un cadavres encombrant déjà la Salle des Gardes un huguenot imberbe aux cheveux roux, on lui coupa les oreilles et le nez pour le défigurer ; on lui creva les yeux, on lui ôta son armure, ses cuissards, ses bottes de guerre ; on le revêtit, à la hâte, d’un froc ; on le coiffa d’un capuchon de bénédictin ; on le chaussa de sandales et on le lança par la fenêtre du cellier, dans le vide noir ; le corps rebondit sur les rochers et vint s’abattre et s’abîmer aux pieds de Montgommery.

— « Tout va bien ! » murmura Montgommery joyeux.

Et l’ascension recommença.

Cinquante religionnaires disparurent ainsi et les cinquante furent dagués. Cette horreur sanglante et muette durait depuis moins d’une heure !
De nouveau, Montgommery s’inquiéta. Plus de quatre-vingts des siens étaient entrés dans la place et aucun ne donnait signe de vie. Point de lumière aux fenêtres ; aucun cri de victoire, aucune acclamation triomphale ne déchirait le silence de la nuit.
Le chef huguenot voulut monter ; mais son page, agile et fluet, s’était déjà emparé de la corde qui le fit disparaître dans le trou béant ...
Quelques instants après, un cri terrible retentit :

— « Trahison ! Trahison ! »

Un corps roula le long de la muraille : c’était le page, qui avait été reçu par Jehan Courtils dans la salle ordinaire ; mais le vantail de la porte derrière laquelle étaient dagués les huguenots ne s’était pas refermé assez vite, cette fois, pour cacher le meurtre du dernier entré.D’un coup d’œil, le page avait vu la scène ; il avait compris l’affreux drame, et ayant réussi à grand peine à écarter Jehan Courtils qui voulait lui barrer la retraite, il s’était précipité poignard en main, vers l’ouverture maudite ; il avait réussi à empoigner la corde, il s’était laissé glisser, mails il avait dû la lâcher, sentant que Jehan Courtils le remontait. En haut comme en bas, c’était la mort ; le page préféra la trouver au milieu des siens, et, le corps brisé, il expira aux pieds de Montgommery.

— « Trahison ! Trahison ! » répéta le chef huguenot.

Et comme il ralliait pour le départ la poignée d’hommes qui lui restait, une fusillade nourrie éclata au-dessus de sa tête. C’étaient les chevaliers du Mont qui déchargeaient leurs arquebuses sur les religionnaires ; c’étaient les miquelots qui jetaient du haut en bas de grosses pierres sur leurs ennemis, qu’ils savaient être sous la muraille de la Merveille.
Alors, ce ne fut plus une retraite, mais une fuite éperdue, et comme le farouche huguenot, la rage au cœur et le désespoir dans l’âme, atteignait la rive normande, il entendit dans la nuit étoilée un joyeux carillon. C’étaient les cloches du Mont Saint-Michel qui vibraient à toutes volées, accompagnant de leurs voix harmonieuses le Te Deum d’actions de grâce que les bénédictins, les chevaliers et les habitants de la ville chantaient dans l’église abbatiale, aux pieds de la statue dorée de l’archange, leur glorieux protecteur.


Les Légendes du Mont Saint-Michel
Etienne Dupont - 1926
Graphie conservée.



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